Présence à soi

Les enfants intérieurs (1)

enfants intérieurs

Le concept des « enfants intérieurs » apparaît fréquemment dans le monde du développement personnel et dans diverses approches thérapeutiques. Sans prétendre faire le tour du sujet, cet article a pour but d’en faire la présentation, d’examiner comment ils apparaissent et affectent nos vies, et comment il est possible d’en prendre soin.

J’en profite pour remercier Richard Verboomen qui, le premier, m’a entrouvert les portes du monde des enfants intérieurs, ainsi qu’Alexandra Renversé, grâce à qui me fut donné l’opportunité de plonger dans les profondeurs de ce monde intérieur.

Le concept d’enfant intérieur

C’est Carl Gustav Jung qui popularise en premier la notion d’enfant intérieur (enfant, au singulier), qu’il décrit comme la part enfantine présente en chaque adulte. Il le voit comme un archétype de l’inconscient collectif, incarnant les aspects de spontanéité, de joie, de créativité, d’innocence et d’émerveillement initialement présents en chacun mais dont, le plus souvent, l’adulte s’est progressivement coupé.

A partir des années 60, des psychothérapeutes et psychologues, tels Donald Winnicott ou Alice Miller, ont mis au point des outils destinés à reconnecter leurs patients avec cette part enfantine enfouie en eux, de façon à permettre l’épanouissement de nouvelles facettes de leur être. Cette approche trouve encore aujourd’hui un écho dans de nombreuses démarches de développement personnel.

Ils ont également relevé que l’enfant intérieur de l’adulte pouvait être encore porteur des blessures affectives issues de ses premières années et que, plus cet enfant intérieur avait été blessé, plus le moi adulte le refoulait au plus profond de lui. Des auteurs comme John Bradshaw ont alors imaginé des thérapies invitant le moi adulte à reconnaître cette part enfantine blessée en lui et à en prendre soin, comme un parent le ferait avec son enfant.

Divers thérapeutes considèrent aujourd’hui qu’il est pertinent de parler d’enfants intérieurs, au pluriel. Ils estiment en effet que chaque blessure d’enfance est à l’origine d’une sous-personnalité active présente en l’adulte. A chaque blessure correspond donc un enfant intérieur distinct.

Ce sont ces sous-personnalités que nous allons examiner ci-après et auxquelles il sera fait référence en parlant d’enfants intérieurs.

Les blessures de l’enfance

Une blessure affective

Lors de sa période de croissance et de développement, l’enfant peut voir certaines facettes de sa personnalité brimées ou réprimées par son entourage proche. Par exemple, dans certaines familles, tout comportement turbulent est mal perçu et l’enfant « trop plein de vie » sera sèchement prié de se faire plus discret.

Même si l’adulte n’avait pas d’intention malveillante et que sa réaction était peut-être objectivement anodine, l’enfant peut, dans sa subjectivité, le vivre comme traumatisant, surtout en cas de répétition. L’évènement va alors générer en l’enfant une émotion douloureuse qui, si elle n’a pu s’exprimer pleinement et se libérer, va provoquer en lui une blessure affective (voir article Emotions).

Les cinq blessures

Selon Lise Bourbeau, il existerait cinq blessures principales de l’enfant, susceptibles d’apparaître à des périodes précises de son développement :

  • De 0 à 2 mois : blessure de rejet (sécurité matérielle)
  • De 2 mois à 2 ans : blessure d’abandon (sécurité affective)
  • De 2 ans à 7 ans : blessure d’humiliation (sécurité identitaire)
  • De 7 ans à 14 ans : blessure d’injustice (enjeu d’inclusion dans le groupe, d’intégration des règles)
  • De 14 ans à 19 ans : blessure de trahison (enjeu de validation sociale)

Il semblerait que chacun porte en lui en moyenne deux de ces blessures dominantes, présentes à des degrés divers.

Le refoulement

Lorsqu’une nouvelle blessure affective est ressentie, des parts de l’enfant, nommées « parts protectrices », vont entrer en action et développer plusieurs stratégies de survie destinées à le protéger.

La première stratégie sera généralement de refouler dans l’inconscient le souvenir traumatique, de façon à ce qu’il ne soit plus source de souffrance. Plus l’évènement aura laissé une marque douloureuse, plus il aura tendance à être occulté profondément.

La mémoire traumatique

Mais s’il en reste peu ou pas de trace dans la mémoire consciente, le souvenir émotionnel va cependant subsister ailleurs dans le corps de l’enfant, en s’imprimant dans une mémoire traumatique. Cette part enfouie constitue en l’enfant une sous-personnalité, un enfant intérieur.

Afin de protéger l’enfant, les parts protectrices vont « geler » cette mémoire traumatique hors du temps. Cela signifie qu’elle restera figée à l’époque du traumatisme, sans évoluer avec les autres parts de l’enfant, comme si elle était mise « en quarantaine » pour ne pas affecter les autres parts. Ce mécanisme de protection, salutaire à court terme, aura cependant des effets négatifs que nous verrons ci-après.

Les mécanismes d’adaptation

Une autre stratégie des parts protectrices sera de mettre en place diverses mécanismes d’adaptation, voire de survie, afin d’éviter qu’à l’avenir l’enfant revive une situation susceptible de raviver sa blessure affective. Par exemple, l’enfant turbulent apprendra à réfréner ses élans impulsifs pour ne plus mécontenter ses parents et se sentir aimé par eux.

Ces mécanismes adaptatifs, propres à chaque blessure, peuvent être qualifiés de « gardiens intérieurs ». Ils ont pour mission de canaliser le comportement de l’enfant afin d’éviter tout ce qui pourrait réactiver la blessure, quant bien même cela impliquerait de refouler une facette de sa personnalité et restreindrait sa liberté d’être.

L’enfant finira par tellement intégrer ces nouveaux comportements qu’ils en deviendront habituels, voire inconscients. Les gardiens intérieurs poursuivront leur rôle à l’adolescence et au-delà, ne laissant pas à l’individu devenu adulte d’autre choix que de continuer à reproduire ces mécanismes adaptatifs qui ont si bien fait leurs preuves durant l’enfance.

Répercussions sur le moi adulte

Ces mécanismes adaptatifs ont été efficaces et bénéfiques à court ou moyen terme car ils correspondaient à la meilleure stratégie de défense possible pour l’enfant, compte tenu des maigres ressources dont il disposait à son jeune âge. Cependant, le maintien à l’âge adulte de ces mécanismes se révèle problématique car ils deviennent de plus en plus inadaptés.

La part figée

Il faut en effet se rappeler que l’enfant intérieur a été figé au moment de l’événement traumatique par les parts protectrices. Tant l’enfant intérieur que ses gardiens ignorent donc que le temps a passé, que l’enfant est devenu adulte et qu’il a à sa disposition bien plus de ressources pour répondre aux nouvelles situations. En pratique, leur maturité affective est restée bloquée à celle de l’âge que l’enfant avait au moment du traumatisme.

De ce fait, les gardiens intérieurs continuent à estimer que l’individu, bien que devenu adulte (ce qu’ils ignorent), n’est toujours pas en mesure de faire face à un évènement susceptible de raviver sa blessure et qu’il reste donc indispensable de l’éviter. Pour ce faire, ces gardiens perpétuent donc les mêmes mécanismes de défense basiques dont disposait le jeune enfant. Il s’agit globalement de ceux développés par le cerveau reptilien pour réagir au stress : la lutte, la fuite ou l’inhibition.

Ces stratégies d’évitement finissent cependant par créer des schémas comportementaux dysfonctionnels et malsains.

Les schémas comportementaux propres à chaque blessure

A chaque blessure affective correspond des schémas comportementaux d’évitement spécifiques. En voici quelques illustrations possibles parmi d’autres :

La blessure de rejet

L’individu ayant été victime d’une blessure de rejet étant enfant a généralement une faible estime de lui-même car il s’est senti rejeté pour ce qu’il est. Il sera alors tenté de voir toute situation à travers ce filtre dévalorisant et s’imaginera rejeté même quand ce n’est pas le cas.

Afin de fuir tout risque de rejet, il n’osera pas prendre sa place, se fera de plus en plus effacé au point de devenir invisible aux yeux des autres, avec pour conséquence que plus personne ne finira par faire attention à lui, renforçant encore sa conviction d’être victime de rejet.

Comprenant mal que quelqu’un puisse s’intéresser à lui, il doutera de cet attachement jusqu’à saboter la relation et, finalement, susciter le rejet, ce qui le confortera dans sa conviction initiale.

La blessure d’abandon

La blessure d’abandon apparaît chez l’enfant qui se sent délaissé (du fait de l’arrivée d’un cadet, de parents peu disponibles…). Il ressent un grand vide intérieur qu’il tentera de combler dans la fusion et la recherche inlassable de signes d’affection.

L’abandon subi fait qu’il aura peu d’estime de lui-même et développera la croyance qu’il ne mérite pas d’être aimé, respecté et valorisé. Une fois adulte, le risque est grand qu’il devienne dépendant affectif. Sa peur d’être à nouveau abandonné est si forte qu’il sera prêt à nier ses besoins légitimes pour éviter la fin d’une relation.

La blessure d’humiliation

La blessure d’humiliation s’active chez l’enfant qui perçoit que ses parents ont honte de lui ou manquent de bienveillance à son égard en le dénigrant ou le rabaissant.

Cet enfant grandira avec un faible amour propre, aura honte de lui-même et se sentira facilement coupable. Il n’osera pas prendre sa place, estimant ne pas la mériter et craignant une nouvelle humiliation si elle devait lui être refusée.

Souvent, il se dénigrera et se punira lui-même, avant que d’autres ne le fassent. Par peur que ses besoins soient jugés indignes, sales ou illégitimes, il n’osera pas les exprimer ni exercer sa liberté, s’enfermant dans des limites étriquées qu’il s’impose à lui-même.

La blessure d’injustice

L’enfant qui ne se sent pas apprécié ou reconnu à sa juste valeur, ou qui croit ne pas recevoir ce qu’il mérite, va développer une blessure d’injustice.

Il sera souvent extrêmement perfectionniste et exigeant, dans le but de paraître parfait et d’être enfin aimé et reconnu.

Il sera généralement d’une extrême sensibilité, avec une peur de ressentir les émotions, générant chez lui une volonté de conserver le contrôle en toute circonstances. Pour se protéger, il se livrera peu en restant caché derrière un masque de froideur et d’insensibilité afin de garder les autres à distance.

La blessure de trahison

Un enfant dont la confiance a été bafouée va développer une blessure de trahison. Afin de retrouver de la sécurité, cette personne aura tendance à devenir contrôlante.

Paradoxalement, elle aura tendance à fuir les relations amoureuses stables et engagées, du fait de la confiance qu’elles demandent. Rester dans des relations superficielles ou provisoires lui fait moins peur car l’enjeu émotionnel sera moindre.

Répétition des vieux schémas

Nous avons en nous plusieurs enfants intérieurs figés dans leurs émotions douloureuses, qui attendent d’être reconnus. En les refoulant en profondeur, en faisant comme s’il n’y avait pas de blessure en nous, nous avons espéré en être quittes.

En réalité, c’est tout le contraire. Nous en restons prisonniers en développant presque en permanence des comportements inconscients et dysfonctionnels dans le seul but d’éviter de revivre à nouveau ces traumatismes du passé. 

Le moteur de notre vie est alors la peur, la peur de souffrir à nouveau, et toute notre énergie passe dans l’élaboration de ces stratégies destinées à éviter que notre enfant intérieur et sa souffrance ne soient réactivés.  

Il va de soi que ces comportements ne sont pas sans conséquence sur notre vie relationnelle et affective.

Réactivation de l’enfant intérieur

Malgré les stratégies d’évitement, il arrive pourtant que notre enfant intérieur soit réactivé par une situation, la parole ou le comportement de quelqu’un réveillant douloureusement un traumatisme passé.

L’adulte submergé

En temps normal, c’est le « moi adulte » qui réagit par l’intermédiaire de la partie préfrontale du cerveau. C’est la partie qui est rationnel, sait prendre de la distance et réagir de façon responsable. Mais lorsqu’un évènement déclencheur réactive la mémoire traumatique, le moi adulte est submergé et n’arrive plus à réguler et apaiser l’émotion.

Qui ne s’est jamais surpris à réagir de façon excessivement émotionnelle et démesurée face à un évènement pourtant anodin ?

On considère généralement être en présence d’un enfant intérieur activé lorsque trois critères sont réunis simultanément : la réaction émotionnelle est disproportionnée, elle est irrésistible (l’adulte est submergé) et il s’agit d’un schéma connu et récurrent pour celui qui le vit.

L’enfant aux commandes

A ce moment, ce n’est pas l’adulte qui souffre mais bien l’enfant intérieur qui hurle de façon impérieuse son besoin immédiat de sécurité affective. Comme tout enfant, il est totalement et intensément plongé dans son émotion, incapable de la contrôler ou de la relativiser.

Le plus souvent, complètement dépassé par ce qui lui arrive, l’adulte ne réalise pas que c’est un de ses enfants intérieurs qui a pris les commandes. Et même s’il devait avoir une compréhension mentale plus ou moins claire de ce qui se joue, il n’en sera pas moins désemparé et démuni, ne sachant comment juguler le tsunami émotionnel qui le submerge.

Afin de mettre fin à sa souffrance et de minimiser les conséquences de sa réaction incontrôlée, l’adulte aura tendance à refouler immédiatement ce qu’il ressent. Cela aura malheureusement aussi pour effet que son enfant intérieur, se sentant une fois de plus incompris dans son besoin d’être reconnu et rassuré, sera d’autant plus insécurisé et s’activera de façon d’autant plus virulente à la prochaine occasion.

La personne en face de lui, déclencheur involontaire de l’activation, sera généralement tout autant dans l’incompréhension, ne pouvant imaginer qu’à la personne adulte devant lui s’est soudainement substitué un petit enfant tempétueux, peu réceptif à ses propos rationnels et à ses appels au calme.

(Lire la suite de l’article ICI)

Didier de Buisseret

www.therapeute-debuisseret.be

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