La projection comme mécanisme de défense

 

projections

Lors des derniers articles, nous avons abordé la question du transfert, qui est le report inconscient d’émotions d’enfance par le patient sur la personne de son psychanalyste. Bien qu’il s’agisse initialement d’une notion strictement psychanalytique, nous avons vu que le transfert pouvait dans une certaine mesure trouver à s’appliquer par extension à toutes les relations d’aide ou de soin, ainsi qu’à l’accompagnement spirituel.

Cette extension hors du champ de la psychanalyse est rendue possible par le fait que le transfert s’appuie sur un mécanisme bien plus général : la projection.

Qu’est-ce qu’une projection ?

A nouveau, c’est Sigmund Freud qui introduit en psychanalyse la notion de projection, qu’il définit comme l’opération mentale inconsciente par laquelle une personne attribue à une autre ses propres sentiments qu’elle n’arrive pas à assumer. Ces sentiments sont perçus à ce point comme négatifs que leur auteur ne peut les reconnaître comme siens et, par ce mécanisme de défense inconscient, il les transpose hors de lui en les attribuant à d’autres. Selon Freud, la projection est un phénomène aussi répandu que normal, voire nécessaire, qui ne devient problématique que s’il prend des proportions délirantes comme dans la paranoïa.

Dans le strict domaine de la psychanalyse, ce qui distingue donc la projection du transfert, c’est que lors d’un transfert, le sujet déplace un ancien affect d’une personne (souvent un parent) vers une autre personne (son psychanalyste), tandis que dans la projection, le sujet attribue à quelqu’un d’autre ses propres sentiments, croyances, désirs ou pulsions.

Même si c’est Freud qui l’a théorisé, le mécanisme de la projection avait déjà été observé depuis longtemps. Ainsi, Bouddha professait déjà que « Tout ce qui te dérange chez les autres, c’est seulement une projection de ce que tu n’as pas résolu en toi-même ». La même idée se retrouve aussi dans le Talmud selon lequel « Quiconque voit autrui imparfait l’accusera de ses propres défauts », de même que dans le Nouveau Testament avec la parabole de la paille dans l’œil du voisin et de la poutre dans son propre œil. Et ce vieil adage ne dit pas autre chose : « Quand vous pointez un doigt vers quelqu’un ou quelque chose, trois doigts de votre propre main pointent vers vous ». Enfin, à travers le cultissime « C’est celui qui le dit qui l’est », même la sagesse de la cour de récréation avait tout compris au mécanisme de la projection…

La psychologie agrandira le champ de définition de la projection, qui va s’élargir dans deux dimensions. La première est le prolongement de la vision psychanalytique (attribuer à quelqu’un d’autres ses propres affects que l’on n’assume pas), tandis que dans la seconde dimension, la projection est vue comme le phénomène par lequel nous ne percevons pas les autres tels qu’ils sont objectivement mais tels que nous les voyons au travers de notre propre grille de lecture émotionnelle. Ce deuxième aspect sera examiné dans le prochain article.

La projection comme mécanisme de défense

Dans cette définition, la projection est donc un mécanisme de défense : nous avouer à nous-même que nous avons telles émotions, croyances, pulsions… allant à l’encontre de la vision idéalisée que nous avons de nous-mêmes, nous serait tellement inconfortable que par un joli tour de passe-passe mental, nous escamotons l’objet du scandale pour le re-matérialiser chez quelqu’un d’autre.

Par définition, ce mécanisme agit de façon inconsciente puisque, sur un plan conscient, nous nions posséder la caractéristique en question, qui a de ce fait été rejetée dans nos parts d’ombre inconscientes. Parce que nous ne sommes pas en mesure d’affronter notre propre réalité, parce que nous ne voulons pas nous voir tels que nous sommes vraiment, nous avons mis au point « à l’insu de notre plein gré » ce mécanisme qui permet d’accuser les autres plutôt que de s’incriminer soi-même.

Par exemple, quelqu’un qui a toujours été éduqué dans les vertus du partage et qui, sur le plan du mental, croit fortement en cette valeur, aura beaucoup de mal à admettre et à assumer le fond d’égoïsme qui pourrait se trouver en lui en totale contradiction avec ce qu’il croit  devoir être. Plutôt que de se sentir écartelé entre ces deux parts de lui que tout semble opposer – sensation particulièrement inconfortable -, il préférera (inconsciemment) occulter chez lui ce trait inconvenant et le relever avec force indignation chez tous ses proches. Culpabiliser les autres est en effet la meilleure façon de se déculpabiliser soi…

« La violence qu’on se fait pour demeurer fidèle à ce qu’on aime ne vaut guère mieux qu’une infidélité » a dit La Rochefoucauld…

Lorsqu’une personne est particulièrement véhémente dans sa condamnation d’un comportement, on peut légitimement se demander si sa virulence n’est pas à la hauteur du combat intérieur qu’elle mène contre sa propre inclinaison à ce comportement. En matière de liberté sexuelle, c’est fascinant à observer…

Le plus souvent, ce que nous projetons sur autrui, ce sont les parts de nous-mêmes que nous jugeons le plus négativement. C’est parce qu’elles nous sont intolérables que nous ne pouvons les assumer consciemment et que nous tentons de les expulser hors de nous. Ainsi, si j’ai honte de mon côté désinvolte, par projection, je serai particulièrement irrité par ce que je relève comme des marques de désinvolture chez les autres, sans réaliser pourquoi j’ai particulièrement peu de tolérance pour ce type de comportement chez autrui.

Il arrive parfois que cette part sombre soit à ce point refoulée qu’elle semble ne jamais se manifester dans ma vie. Si, dès ma petite enfance, une éducation stricte a tout de suite stigmatisé ma tendance à la désinvolture, j’ai si bien intégré les « il faut » et les « je dois » qu’une fois adulte, je ne m’autoriserai aucun écart. Dans la mesure où le sens du devoir et des responsabilités ne m’est pas inné et qu’il est venu se superposer à ma vraie nature, il est vraisemblable que côtoyer une personne désinvolte me sera particulièrement exaspérant. Non seulement parce que la projection relève que cette part inavouée est également tapie au fond de moi mais, aussi, parce que cette personne s’autorise un comportement que mon éducation m’interdit de m’accorder et que je m’efforce à grand peine d’extirper de moi. En bref, elle jouit d’une liberté que je n’ai plus et que je lui envie…

Autre exemple : au restaurant, quand à une autre table un client se plaint bruyamment auprès du serveur de ce que son plat est trop salé ou pas assez chaud, une part de nous condamnera ces façons grossières mais il se peut aussi qu’en même temps, une autre voix, admirative, murmure au fond de nous : « Waw, en voilà un qui n’a pas peur de dire tout haut ce qu’il pense. Moi, je n’oserais jamais… ».

Entre un défaut que je rejette (le sans-gêne) et une qualité que je ne m’autorise pas (s’affirmer en public), la distinction est parfois minime… Plutôt qu’un défaut que nous occultons, il arrive donc parfois que ce que nous relevons chez les autres, ce sont des qualités en nous qui n’ont pas encore pu se déployer ou s’exprimer (la légèreté dans le premier exemple et l’affirmation de soi dans le second). Et c’est  justement parce que nous les avons en germe en nous que nous sommes à même de percevoir et d’être touchés par ces mêmes qualités chez les autres.

Il arrive aussi que le mécanisme de la projection s’exerce au niveau collectif, parfois pour le pire lorsqu’un groupe social projette tous ses maux sur un bouc émissaire (le migrant, le juif, l’arabe, la sorcière…).

L’inconvénient de projeter ses parts non assumées

L’inconvénient des projections tient à sa nature de mécanisme de défense : s’il nous évite un inconfort émotionnel, il ne nous permet cependant pas de progresser sur le chemin de la connaissance et de l’acceptation de soi puisque la raison d’être du mécanisme est justement d’éviter que nous soyons conscients du processus d’occultation qui se déroule en nous.

C’est fondamentalement une question de responsabilisation : tant que nous projetons, nous restons incapables de reconnaître ces aspects de personnalité comme étant les nôtres et, partant, il nous est impossible de les faire évoluer vers plus de conscience.

Deux options s’offrent alors à moi. La première serait de me poser en victime d’une vie peu clémente, avec le risque que la leçon me soit resservie jusqu’à ce que je la comprenne. L’autre option est celle de la responsabilisation, de se demander quelle est la part là-dedans qui m’appartient, sur laquelle il m’est possible de travailler. Dans cette optique, la personne dont le comportement m’énerve ne sera plus vue comme indésirable mais comme quelqu’un entré dans ma vie pour me faire avancer. A cet égard, la sagesse bouddhiste va jusqu’à dire que nos meilleurs maîtres dans la vie sont nos pires ennemis, ceux qui nous font le plus souffrir.

Il est par ailleurs intéressant de noter comment le mécanisme de la projection s’articule avec la loi d’attraction. Tant que je n’accueillerai pas ma part d’égoïsme, par exemple, mon entourage me reflétera cet égoïsme et j’aurai le sentiment désagréable de n’être entouré que d’égoïstes. Comme je n’attire pas ce que je veux mais ce que je suis, si une part de moi « vibre l’égoïsme », ce que j’attirerai sera donc inévitablement en résonance avec cela (voir article sur la loi d’attraction).

Sortir des projections – L’effet miroir

La relation aux autres (et plus encore à son partenaire de vie) peut être un extraordinaire outil de connaissance de notre fonctionnement intérieur, pour peu que l’on prenne conscience du processus mis en œuvre dans la projection.

Par définition, le mécanisme de la projection est inconscient au moment où il se déroule. Cependant, avec un très léger décalage, il est possible de prendre conscience de ce qui est en train de se passer, de réaliser que l’autre me reflète qui je suis. C’est ce qu’on nomme communément l’effet miroir.

Une fois que j’ai identifié une projection à l’œuvre, il m’est possible de me réapproprier cette part d’ombre refoulée et de l’emmener durablement à la lumière.

La première étape de ce processus consiste tout d’abord à reconnaître quand un effet miroir est à l’œuvre. Ce n’est pas facile car cela demande une bonne dose d’honnêteté et d’humilité, ainsi que beaucoup d’amour de soi pour ne pas rejeter ce que le miroir nous renvoie.

Mais comment savoir si ce que je relève comme un défaut chez autrui est dû à une projection de ma part ou si ce défaut est objectivement bien présent chez lui ? Le meilleur critère est le degré d’irritation et de rejet que m’inspire ce « défaut ». Si je me contente de le constater, de l’observer sans jugement ni condamnation, il est probable que ce défaut n’a pas d’écho en moi. En revanche, si je suis dans une forte réaction émotionnelle, que mon humeur s’en trouve affectée, que je suis dans le jugement et le rejet, il est plus que vraisemblable qu’il y a eu effet miroir.

S’il y a projection de ma part, cela ne veut pas forcément dire que l’autre ne possède pas lui aussi cette caractéristique. Il est possible que nous la possédions tous les deux, dans des proportions diverses. En pratique, il est peu fréquent de projeter un défaut sur quelqu’un qui en est totalement exempt. Ainsi, il est plus facile de projeter l’image du violent sur quelqu’un un tant soit peu autoritaire que sur une personne totalement timide et effacée.

De même, si quelqu’un me critique, son degré de virulence à mon égard indiquera s’il projette ou non sur moi. Mais il est bon de garder à l’esprit que ce n’est pas parce que mon vis-à-vis projette que je ne possède pas moi aussi cette part en moi…

Une fois que j’ai perçu qu’un effet miroir était à l’œuvre chez moi, la deuxième étape consiste à découvrir quelle est cette part dont je n’assume pas encore la responsabilité et que j’ai projetée sur l’autre. Cela peut ne pas être évident car ce qui m’a irrité chez l’autre ne se retrouve pas nécessairement chez moi sous la même forme et dans un même registre. C’est parfois plus subtil. Par exemple, si je suis irrité parce que mes enfants sont bruyants au restaurant, il est possible que ce que mon irritation mette en lumière, ce soit mon manque de confiance en moi, ma difficulté à assumer le regard ou le jugement des autres sur moi et ma famille…

Enfin, une fois que j’ai pu identifier chez moi cette part refoulée, la dernière étape du processus consistera à la reconnaître comme mienne, à prendre mes responsabilités à son égard. Pour qu’il n’y ait pas rejet, cela suppose de l’accueillir avec bienveillance et amour (voir l’article Accueillir sa jalousie). Par exemple, reconnaître que je peux avoir en moi des aspects jaloux m’aidera à mieux me connaître, à anticiper mes moments de faiblesse ou de fragilité.

C’est en ne jugeant pas cet aspect jaloux comme mauvais, en ne cherchant pas à l’éradiquer ou à le faire changer que je pourrai me relâcher et laisser se dissoudre les conflits intérieurs qu’il suscitait en moi (voir l’article  L’acceptation). « Nous sommes libérés par ce que nous acceptons mais nous sommes prisonniers de ce que nous refusons » nous rappelle Swami Prâjnanpad.

Grâce à l’effet miroir, l’identification des projections devient un puissant outil de transformation. Selon Jean Klein, « La seule liberté dont nous disposons est de devenir conscients de ce que nous sommes en réalité. C’est la seule liberté que nous ayons. Il n’y pas d’autre liberté… ».

Didier de Buisseret

(La suite de cet article est ici)

 

 

 

6 commentaires pour “La projection comme mécanisme de défense

  1. Ballieux

    Bonsoir Didier,

    je trouve ces derniers articles excellents ! Bon, même si je n’ai pas vraiment découvert de nouveauté, c’est pour moi des piqûres de rappel si parlantes que je t’en remercie.

    Je souris en sentant ton ancien métier dans ces plaidoyers si justes du point de vue des sources intellectuelles et si nourris d’exemples personnels ou pas … un large point de vue jusqu’à Jean Klein, cerise sur le gâteau.

    Je souris encore en me disant que c’est un clin d’œil après le travail sur les miroirs fait au cours d’une « retraite »avec Caroline Blanco, fin août et qui maintenant se poursuit au quotidien avec plus de conscience et d’humilité …

    Belle soirée à toi et aux tiens,

    Agnès B

  2. Dekeyser

    Bonjour Didier,
    Encore une fois, un article très intéressant, … et qui, une fois de plus, met le doigt où ça fait mal ! Pour ma part, je découvre tous ces sujets qui nous touchent à des degrés divers, qui me touchent en tout cas…, et de très près !!!
    Je me « découvre » au fur et à mesure (avec vos mots qui frappent, si justes !), et ce que je vois dans « le miroir » n’est pas joli, joli… Mais, ce face-à-face avec moi-même, induit par ces lectures, est peut-être une porte ouverte au changement ? Si c’était vrai…
    Merci, merci beaucoup !… et belle journée,
    Annie

    1. Didier de Buisseret Auteur du post

      Merci Annie. Pour qu’il y ait une réelle évolution, je vous invite à ne pas juger comme « pas joli, joli » ce que vous voyez en vous mais à l’accueillir avec amour, comme vous pourriez accueillir tendrement un petit enfant malgré qu’il ait fait une bêtise. C’est en lâchant l’idée qu’il y a quelque chose à rectifier qu’une évolution sans violence s’opérera d’elle-même. Belle journée. Didier

  3. Marinella

    Bonjour,
    J’ai vécu un drame qui m’a profondément choquée. Surveillante remplaçante dans une cour de récréation, j’ai vu un professeur s’en prendre violemment à un enfant en le secouant comme un prunier, le bousculant par mépris, l’enfant est tombé à terre, le prof était hors de lui, il a relevé l’enfant de force et re-secoué devant un parterre d’enfants médusés sans qu’aucun adulte/ collègue prof n’intervienne. Cet enfant avait répondu avec une insulte à un enfant de la classe du prof par une autre insulte. Dans un premier temps j’étais sidérée par tout ce qui se déroulait sous mes yeux.
    J’ai parfaitement reconnu la violence en moi que je ressens quand je suis exaspérée par une situation, surtout avec des enfants, pour qui, je l’avoue ici c’est très dur au quotidien sur des semaines entières, voire des mois, de revenir et revenir sur les mêmes problématiques, sans que l’on ne voit un seul iota de changement chez un enfant ou l’autre. (Tant que l’on ne change pas de regard sur la problématique, que l’on ne fait pas attention à ce que celà provoque en nous d’émotions, là est le danger).
    Je voyais là, ce qui pouvait m’arriver si je ne cherche pas de solution aux problèmes que ça engendre en moi. Je voyais là aussi, toutes les fois où mon père, fatigué en rentrant du travail se lachait sur moi en criant toutes ces frustrations sur moi, j’étais « à défaut » l’enfant qui prenait toutes les projections de mes parents, colères et rages comprises, quand ma mère n’inventait pas des problèmes juste pour le plaisir que je sois punie par mon père (si si… triste enfance).

    Il est m’arrivé d’avoir envie de secouer un enfant de la sorte, et je m’en suis interdit bien evidement, car je sais que celà ne sert strictement à rien, sauf à se décharger / projeter sur l’autre l’énergie de colère et d’exaspération que l’on ressent sur l’enfant. D’une part c’est un geste et une action interdit, ce n’est constructif pour personne, ni pour soi, ni pour l’enfant, qui lui accumulera encore plus de haine destructrice en lui envers l’adulte.
    Mais la question qu’il faudrait « arriver » à se poser à ces moments là, c’est avoir un stop qui bipe en nous et nous alerte qu’on fait fausse route (beaucoup ne l’ont pas), et reconsidérer les choses avec l’enfant.

    Isoler l’enfant et parler avec lui à tête reposée, même si on a cette tension en nous qui aimerait reprendre les rênes. Le but est d’arriver à se calmer soi, en respirant, inspirant profondément, et quand l’enfant et soi sommes calmés, nous pouvons parler au calme, reconsidérer les choses autrement. Le silence et l’isolement sont de parfaits maîtres.

    Suite à cet incident, je ne jurai que par le dépôt d’une plainte contre ce prof pour son geste lamentable, et puis, au final, je l’ai plaint de ne pas avoir su trouver le calme en lui, car toute la journée il n’a pas décoléré de l’enfant et l’a pisté pour lui pourrir la journée. A contrario, j’ai protégé l’enfant de lui.

    Cet enfant, à l’origine est battu par son père, il ne connaît que ça dans sa vie, la violence.
    J’ai pu lui glisser une phrase : « Personne, tu m’entends, aucun adulte n’a le droit de t’insulter, te secouer, te battre, te faire violence ». L’enfant m’a regardé en me disant « ça veut dire alors que le prof n’avait pas le droit de me secouer à la récré ? Tu sais il m’a fait ça et ça »…(en mimant les prises du profs sur ses épaules et avant bras). Je lui ai répondu :
    « Quand un adulte te fait du mal, tu vas voir quelqu’un de plus important que lui, donc, là, tu vas en parler au directeur de l’école », l’enfant : « Oui mais il ne me croira jamais ».
    « Alors dis lui à ton directeur, que s’il ne te croit pas, qu’il me demande à moi ce qui s’est passé »
    L’enfant « Quoi ? Tu as vu tout ce qui s’est passé ? »
    « Oui, et comme toi, si je le dis, personne ne me croira, donc, à toi de faire ta part, je te soutiens, vas y explique lui à ton directeur ce qui s’est passé. Dis lui qu’il peut m’appeler, je lui dirai la même chose ».

    L’enfant est parti tout confiant accompagné de deux de ses camarades.
    Je l’ai protégé par deux fois dans la journée pour éviter que ce prof ne s’en reprenne à lui, le gamin a pigé. Il a tout expliqué au directeur le lendemain. Le directeur ne m’a pas convoqué.

    Ce lendemain là, j’ai rediscuté avec l’enfant, je lui ai ré-expliqué la loi, ses droits en tant qu’enfant, et le règlement intérieur de cette école. Lui en qualité d’élève n’a pas le droit de se faire justice tout seul, les adultes sont là pour l’aider et l’épauler, moi je ne suis pas une référente, car je suis remplaçante il doit se tourner vers des professeurs et leur faire confiance.
    Cet enfant, ce prof m’ont donné l’enseignement le plus puissant qui soit. La violence que nous portons tous en nous, quand elle a été activée trop jeune pour X raisons, c’est elle qui prend le pas sur une situation comme celle vécue. Mais si on prend le temps de l’analyser en soi, si on prend le temps de réprimer en soi cette énergie folle de la colère, si on arrive à voir qu’en face de nous, nous avons « juste un enfant » de tel âge, nous n’agissons plus comme l’enfant du passé blessé ou un adulte violent. On finit par se poser.

    En travaillant longtemps en moi tout ce charabia, j’ai pu me rendre compte, que ce prof exaspéré a un sacré chemin pour arriver à retrouver sa paix intérieure à lui, je me suis reconnue à travers lui, et à travers l’enfant.
    C’est le principe du Ho’oponopono qui simplifie l’action de transmutation de l’émotion, plus rapidement.
    Ok je suis responsable de ce que je vois, de mes émotions intérieures, de la négativité identique que je porte en moi et qui me fait si peur (oui, j’ai peur de cette violence, de cette force destructrice, j’ai choisi depuis très longtemps de me la retourner contre moi-même, plutôt que blesser qui que ce soit).

    Oui, j’aurai pu faire ce qu’a fait ce prof, je le reconnais, mais je me l’interdis pour toutes les raisons évoquées plus haut. C’est un long chemin d’arriver à prendre conscience de la violence que nous portons en nous, des blessures de l’enfance que nous portons, des traumas de violences morales et physiques de nos parents que nous avons oubliés…Qui eux-mêmes n’ont pas su guérir les violences vécues de leurs parents…Je me dis qu’on a le devoir de se guérir pour ne pas répercuter sur nos enfants nos blessures du passé…Ce n’est pas simple, et pourtant il faut bien arriver à rompre cette chaîne empoisonnée, sinon, nous continuons sans cesse à reproduire ces schémas inlassablement et laissons derrière nous des enfants meurtris qui feront de même à leur tour…Cette amnésie traumatique nous a certes protégé enfant, mais elle peut se retourner contre nous, quand l’oubli nous fait refaire les gestes et les paroles de nos bourreaux, il faut savoir s’arrêter à temps.

    Je n’ai pas réussi tous les jours quand mes enfants étaient petits, je m’y suis efforcée de toute mes forces, et quand les mots dépassaient ma pensée, j’allais m’excuser vers eux. Important de s’excuser quand nos actions sont injustes. A ma fille, je lui ai demandé de l’aide, quand elle avait 6 ans, je lui ai dit « Comment je peux t’aider à comprendre ceci sans que j’ai besoin de te crier dessus parce que tu ne le fais pas ou tu oublies souvent ? », « de quelle manière je peux te dire les choses et te l’expliquer pour que tu puisses comprendre ? ». Elle m’a fait un dessin tout simple, et j’ai fini par comprendre. Je lui ai imprimé des images des actions qu’elle avait à faire sur une feuille que j’ai plastifiée et mise dans la salle de bains et dans sa chambre, j’ai trouvé des dessins drôles, et ça a marché d’un coup d’un seul alors que je m’acharnais à dire et redire infiniment « les dents, ton lit, tes cheveux, ta chambre..etc ». Parler ne suffisait pas, elle avait besoin d’un support et de repères visuels « pour faire seule ».
    Grâce à elle, j’ai gagné beaucoup d’énergie et au final nous avons beaucoup ri, ça a changé notre relation complètement…
    Elle avait compris que je souffrais de cette situation et de mon impuissance à communiquer des choses simples sans crier. Nous ne nous comprenions pas. Si nous prenions le temps d’écouter les enfants, d’écouter nos ressentis intérieurs, de parler, de communiquer avec eux, nous gagnerions tous beaucoup à trouver des solutions qui changeraient les relations…
    Nous avons tout en nous, l’ombre et la lumière indissociables…A nous de savoir équilibrer tout celà, celà prend toute une vie parfois…Je sais que toute ma vie sera ainsi, à guérir sans cesse cet enfant meurtri en moi, et ce n’est pas un hasard si je travaille dans des écoles de la seconde chance, là où beaucoup d’enfants sont renvoyés des écoles pour violences…

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