Accueillir la jalousie

jalousie

Au terme de l’article distinguant les émotions des sentiments, j’ai effleuré la façon dont il était possible de se libérer d’un sentiment. A titre d’illustration, je vais aborder ici le sentiment de jalousie amoureuse. Il ne s’agit donc pas d’une analyse de la jalousie en tant que telle. La jalousie pourrait être remplacée par n’importe quel autre sentiment, le processus resterait le même.

La jalousie est un sentiment complexe, mêlant des émotions actuelles de peur et souvent de colère à la manifestation d’anciennes émotions refoulées (peur de l’abandon, dévalorisation de soi…) ; le tout imbriqué dans une construction mentale faites de projections.

Cette complexité justifie un article un peu plus long que les précédents, subdivisé en sept chapitres qui me semblent être les étapes rencontrées chronologiquement (même si elles peuvent être concomitantes) lorsque l’on souhaite appréhender la jalousie :

  1. La légitimité de la jalousie
  2. L’accueil de la jalousie
  3. La libération des émotions
  4. Ne pas s’identifier à sa jalousie
  5. Reprendre les rênes du mental
  6. La responsabilisation
  7. Observation de ce qui nous habite

 La légitimité de la jalousie

La première difficulté à gérer la jalousie vient du fait que s’y mêle généralement aussi de la culpabilité à l’idée de ressentir cette jalousie. En effet, outre qu’il n’est pas toujours simple de justifier l’existence ou l’intensité de la jalousie sur base de raisons objectives, la jalousie est généralement vue comme un sentiment « laid » qu’une personne mature se devrait d’avoir réglé une fois pour toute. La plupart des gens ont intellectuellement acquis qu’il faut dépasser la jalousie, l’orgueil, la peur de l’abandon… De ce fait, le premier réflexe en ressentant de la jalousie est de se raisonner, de la minimiser, voire de l’occulter ou même de la nier au nom de valeurs (« j’ai dépassé ce stade puéril ! »), même si la boule dans l’estomac ne disparait pas pour autant.

Généralement, cela fonctionne un temps. Puis, le plus souvent, il suffit d’un tout petit rien pour que la jalousie revienne à la surface comme un boomerang, amplifiée, mêlée de rancœur, prenant tout le monde par surprise, leur auteur y compris.

En n’écoutant que le discours rationnel, il est possible de se convaincre « en surface » mais le ressenti est toujours là, caché dans l’ombre, ne demandant qu’à ressortir à l’improviste, plus violent encore. Sceller le couvercle sur la casserole en refusant à la jalousie le droit d’exister ne parviendra qu’à faire monter la pression ou à ce qu’elle finisse par se transformer insidieusement en une quelconque névrose obsessionnelle.

C’est ici qu’intervient la distinction entre le discours rationnel donné par le mental (« je suis au-delà de la jalousie »), les sentiments jaillissant du cœur (« je me sens abandonné(e) ») et les émotions hurlant du ventre (« j’ai peur ! »). Ces trois messages ont leur vérité et leur légitimité. Arriver à les unifier malgré leur apparente contradiction est l’objectif de toute une vie.

Il est donc préférable de ne pas occulter les émotions « perçues comme négatives » mais, au contraire, de les accueillir. Un ressenti est en effet toujours légitime, de par le simple fait qu’il existe. Même en cas d’erreur sur le fond (un propos mal interprété, par exemple), le fait que cela ait suscité un sentiment violent, un ressenti douloureux montre que le corps cherche à faire passer un message. Ne pas écouter ce que dit la jalousie risque de causer la perte de ce message qui a pourtant beaucoup à dire sur soi.

L’accueil de la jalousie

Plus une personne estime avoir déjà progressé sur son chemin de développement personnel et spirituel, plus elle risque d’avoir du mal à accepter l’idée qu’elle pourrait encore ressentir de la jalousie et être parfois démunie face à elle. Lutter contre la jalousie est cependant probablement la meilleure façon de la renforcer.

La jalousie trouve principalement sa source dans les vieilles blessures, qui réveillent la crainte d’être rejetés, comparés, abandonnés, de perdre ce qui est cher… Dès lors que tout le monde a ce genre de blessures et qu’une vie (au moins) est nécessaire pour les guérir, il est donc raisonnable de considérer qu’il est illusoire d’espérer se libérer totalement de la jalousie. Même l’être le plus détaché devra continuer à apprendre à atténuer sa jalousie et à composer avec elle.

Le fait de savoir que la jalousie n’est pas éradicable définitivement, que l’on peut juste jouer sur son intensité, peut être très libérateur car cela aboutit à ne pas se juger trop durement, à ne pas se dire : « je suis nul et pitoyable d’être stupidement jaloux alors qu’intellectuellement, rationnellement, je sais qu’il n’y a pas de raison de l’être« . Cela aide à accepter sa fragilité, à être bienveillant face à ce qui est souvent considéré comme une faiblesse.

La sensibilité de chacun à l’égard de la jalousie fluctue chaque jour au gré de la confiance en soi, qui elle-même dépend de l’amour et de la considération que l’on a pour soi-même. Il est certain que les moments où l’on se sent plus fragile pour diverses raisons laisseront plus vulnérable face à la jalousie.

Cela demande beaucoup d’indulgence et d’amour de soi d’accueillir l’idée que « notre estomac n’est pas d’accord avec notre tête » (parfois, à raison), que ce que le mental croit avoir intégré n’a pas encore été accepté au niveau émotionnel. Pourtant, c’est en reconnaissant la légitimité et la justesse de sa propre jalousie que l’on se donne les moyens d’agir sur elle.

La libération des émotions

Il n’est possible d’exprimer ses émotions qu’à la condition préalable de s’être autorisé à les ressentir. A partir du moment où ressentir la jalousie est accepté, le travail de tri entre les émotions pures et ce qui relève de la construction mentale peut être effectué.

Plus une émotion pure (colère, tristesse…) est pleinement exprimée au moment où elle est ressentie, plus elle a de chances d’être totalement évacuée (cfr. l’article émotion ou sentiment). Se laisser immédiatement traverser par cette charge d’énergie, sans lutter contre elle, permet de mieux en « épuiser » le contenu et pouvoir passer à autre chose. Il s’agit de vivre l’émotion dans le présent, au moment où elle survient. Plus l’expression de l’émotion est différée, plus le mental risque de se greffer sur l’émotion pour la transformer en une construction plus complexe à dénouer.

Une expression immédiate de l’émotion suppose donc d’avoir effectué en amont ce travail d’acceptation de la jalousie, de façon à être directement en mesure de l’accueillir quand elle se fait sentir.

L’expression d’une émotion se fait d’abord pour soi-même, afin de permettre à son corps de revenir à son équilibre de base. L’expression de son émotion à l’égard de la personne qui en est à l’origine, si elle est plus secondaire,  a elle aussi son utilité, ne fut-ce que pour lui faire prendre conscience que son comportement a un impact sur la relation de couple. Néanmoins, en cas d’émotion de colère trop grande, il est parfois préférable de d’abord exprimer sa colère seul pour libérer l’excès de pression (en criant au fond des bois, en tapant sur un sac de sable…), de façon à être ensuite en mesure de faire part de son émotion à l’autre sans risquer qu’un excès d’impulsivité irréfléchie ne le blesse physiquement ou moralement.

S’il n’a pas été possible d’exprimer pleinement l’émotion ou si la jalousie trouve sa source dans d’anciennes émotions refoulées, ces émotions pourront  être ré-exprimées, par exemple par le processus de la respiration consciente.

Ne pas s’identifier à sa jalousie

Par définition, si un sentiment de jalousie se fait sentir, c’est qu’il y a encore autre chose de présent qu’une émotion de base. La simple expression de l’émotion, si elle est un préalable nécessaire, ne suffira donc pas à se libérer totalement de la jalousie.

Le nœud affectif que constitue le sentiment de jalousie devra dès lors être démêlé, de façon à éviter de le traiter dans son intégralité comme s’il s’agissait d’une émotion de base. Ressasser un sentiment aura en effet plus tendance à le renforcer qu’à l’évacuer (cfr. l’article émotion ou sentiment).

Cette prise de recul nécessite de ne pas s’identifier à sa jalousie, c’est-à-dire de prendre conscience que cette jalousie n’est pas moi, qu’il s’agit d’un état passager qui me traverse et auquel je ne me résume pas.

A partir du moment où une distance est installée à l’égard de cette jalousie, qu’il n’y a plus de fusion avec elle, il est alors possible de se positionner en observateur « extérieur » à elle. C’est un peu comme observer un ciel dans lequel se trouvent des nuages représentant la jalousie. Un moment, le vent pousse ces nuages qui finissent toujours par passer et quitter le ciel. La pratique de la méditation peut être d’une grande aide à cet égard.

Reprendre les rênes du mental

Ce recul permet entre autre de voir que le danger ne vient pas des émotions mais du mental qui tourne en roue libre, gamberge, imagine des scénarios à l’infini, se projette sans arrêt dans l’avenir ou ressasse le passé… C’est lui qu’il faut dompter en priorité. La jalousie se renforce en se repassant ses idées noires en boucle, en imaginant des « scénarios catastrophe », en se repaissant de son malheur par goût pour le romantisme torturé et masochiste, en maintenant artificiellement en vie de vieilles émotions…

Cela demande une forme de discipline, d’hygiène mentale : lorsque le mental est en roue libre et « joue » de façon perverse avec une idée jusqu’à la transformer en croyance, la prise de conscience de cet état aide à y mettre fin et à reprendre les rênes du mental. Cela demande de la présence à soi, une attention constante à ce qui se déroule à l’intérieur de soi.

C’est l’essence du troisième des célèbres accords toltèques : « ne faites aucune supposition » (Miguel Ruiz, « Les quatre accords toltèques », éd. Poche). Au moment où l’esprit commence à échafauder des hypothèses alimentant le stress, le plus efficace pour mettre immédiatement fin à ce vagabondage mental est d’aller directement auprès de son/sa partenaire et d’oser lui exprimer ses doutes, ses interrogations et ses appréhensions, ce qui devrait le plus souvent suffire à dissiper les malentendus.

La responsabilisation

La prise de distance aide également à prendre conscience que la souffrance engendrée par la jalousie n’est finalement qu’un « point de vue », dès lors qu’une autre personne placée dans les mêmes circonstances réagirait sans doute autrement.

« La jalousie est un sentiment qui nait en vous. C’est vous qui la générez. Rien ni personne ne peut vous rendre « jaloux ». Que vous le vouliez ou non la seule personne capable d’atténuer la douleur causée par la jalousie ou de la faire disparaître, c’est vous » (Dossie Easton & Janet Hardy, « The ethical slut », éd. Broché).

En prendre conscience responsabilise et met face à soi-même. Par son comportement, même indélicat ou inapproprié, mon partenaire n’est pas la vraie cause de ma jalousie. Ce qu’il a fait, c’est simplement réveiller le sentiment de jalousie déjà tapi en moi et qui ne demandait qu’une occasion de se réveiller. Si ce n’avait pas été à cette occasion-ci, cela aurait été une autre fois…

Fondamentalement, la cause de la jalousie se trouve dans les vieilles blessures qui réveillent en soi la crainte d’être rejeté, comparé, abandonné, de perdre ce qui est cher… Cela ne veut bien sûr pas dire pour autant que n’importe quelle attitude du partenaire est acceptable. Mais l’objet du présent article, ce n’est pas tant ce que font les autres que ce qui se passe en soi.

Rejeter sur son partenaire l’entière responsabilité de l’état de jalousie serait donc une erreur, d’autant plus regrettable qu’elle pourrait parfois s’apparenter à une fuite : remettre toute la faute sur un tiers permet d’éviter de se remettre en question mais risque de simplement postposer le problème.

Ressentir de la jalousie est pourtant une magnifique occasion de progresser, d’apprendre sur soi-même. Prendre conscience de sa blessure et de ce qui l’a déclenchée est le premier pas sur le chemin de la guérison; ce qui implique préalablement d’oser la ressentir, d’oser se laisser traverser par ses émotions, fussent-elles désagréables.

Une grande honnêteté et authenticité à l’égard de soi-même contribue également à remettre en cause les fausses croyances telles que « la jalousie est une preuve d’amour ». Rien n’est plus faux, il peut y avoir jalousie sans amour et amour sans jalousie. Elle est uniquement l’indicateur d’une blessure individuelle qui n’a rien à voir avec la relation amoureuse, même si cette blessure peut s’être réveillée à l’occasion de la relation.

Il est aussi souvent éclairant d’aller voir derrière sa propre jalousie quelle est la part d’amour-propre, d’orgueil, de possession…

Observation de ce qui nous habite

Après avoir accepté l’idée de la légitimité du ressenti et s’être quelque peu distancié de la jalousie, il devient donc possible de l’observer avec détachement, en s’imaginant comme un observateur extérieur qui observe ces fameux nuages dans le ciel et essaie de comprendre pourquoi et comment ils sont arrivés, comment se fait-il qu’un événement en apparence anodin ait pu provoquer d’aussi noirs nuages…

Quitter  le mental et rentrer en soi favorisent l’écoute des ressentis et aident à comprendre – pas uniquement rationnellement mais aussi intuitivement – la raison d’un tel raz-de-marée émotionnel, d’où vient cette peur ou cette colère, quelle est l’origine profonde de ce sentiment d’abandon ou de trahison…

Si cette introspection met à jour que la jalousie est due à l’existence d’anciennes et profondes blessures émotionnelles, il peut être nécessaire de se faire accompagner dans un processus de guérison de ces blessures de façon à atténuer l’intensité de cette jalousie.

Dès qu’un sentiment « perçu comme négatif » est accueilli, vécu et compris tant rationnellement qu’émotionnellement, il perd beaucoup de sa force et a nettement moins tendance à s’accrocher.

L’accueil et l’observation des sentiments permettent de décoder leurs rouages, les mécanismes du fonctionnement émotionnel. Plus nous en apprenons, mieux nous nous connaissons et mieux nous saurons comment réagir avec plus de justesse les prochaines fois.

Didier de Buisseret

 

 

2 commentaires pour “Accueillir la jalousie

  1. Blondeau Dominique

    Merci pour vos articles !! Chaque jour ,j’apprends d’avantage sur les ressentis émotionnels …. Je suis comme une enfant qui peut sans peur exprimer et ressentir à nouveaux la vie qui circule en moi … Me libérer d’un passé enfoui au plus profond de mon être pour vivre enfin en totale conscience qui je suis et m’accepter tel que je suis .
    Accompagnée depuis plus de deux ans en psychothérapie et pratiquant la méditation , la respiration consciente m’aide à lâcher prise …
    J’ai de moins en moins de mal à exprimer par mots et à comprendre ce qu’est une émotion et le sentiment qui en découle ..
    Alors merci encore pour vos articles qui nourrit ma lumière

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