Les projections (2)

 

projections

 

(Le début de cet article est ici)

La projection comme vision subjective de la réalité

Nous avons tous un parcours constitué de notre éducation, de nos croyances, de nos joies, nos peurs et nos blessures. Sur cette base, chacun dispose de ses référents, de son système de valeurs qui lui est propre.

Lorsque nous rencontrons quelqu’un, nous ne le voyons pas « tel qu’il est », de façon neutre et objective. Sans nous en rendre compte, nous le regardons à travers le filtre de notre grille de lecture personnelle. Sur base de notre système de valeurs, cette personne est alors réinventée par notre cerveau, qui lui collera telle étiquette et le jugement qui en découle.

C’est un mécanisme assez égocentrique : nous sommes incapables de voir l’autre autrement qu’à travers notre réalité, ni même d’imaginer qu’il puisse exister d’autres façons de percevoir que la nôtre…

Nous projetons tant sur nos proches que sur de parfaits inconnus et ce que nous projetons peut être aussi bien négatif que positif. Ainsi, sur telle célébrité du show-business, nous projetterons qu’elle doit forcément avoir une vie amoureuse fabuleuse. Et, en croisant une fille en tenue sexy, certains supputeront sur son mode de vie dissolu.

Ici aussi l’effet miroir trouve à s’appliquer (cfr. l’article Les projections (1)) : le regard que nous projetons sur quelqu’un en dit beaucoup plus sur nous que sur la personne qui reçoit notre projection. Imaginez que passe à la télévision un clip d’une célèbre chanteuse de variété. Certains la trouveront « trop classe », tandis que d’autres verront en elle le summum de la vulgarité. Pourtant, il s’agit toujours de la même chanteuse. Ce qui varie, c’est le regard, le jugement que chaque téléspectateur a porté sur elle.

Inconvénients de projeter sa propre réalité

Projeter sa propre grille de lecture émotionnelle n’est pas sans inconvénient car cela déforme notre perception de la réalité : nous attribuons aux autres des pensées, des sentiments et des actes qu’ils n’ont pas forcément. Ce remodelage hasardeux du vécu de l’autre crée de nombreux problèmes relationnels, nos projections étant le plus souvent erronées ou, au minimum, très réductrices. Par exemple, lorsque le hasard met en présence un croyant et un athée, il y a un risque que chacun projette sur l’autre de nombreux a priori les empêchant de réaliser qu’au-delà des questions religieuses, ils pourraient peut-être avoir des points communs et de belles affinités.

La tendance à projeter peut s’avérer d’autant plus dommageable si elle est le fait d’un accompagnant spirituel ou d’un thérapeute. Ce dernier projettera inévitablement sur son disciple/patient sa propre grille de lecture et lui imposera ses solutions sans le voir tel qu’il est réellement. En pratique, tout ce qu’il pourra dire ne parlera finalement que de son univers à lui. De plus, comment pourrait-il être dans l’accueil inconditionnel s’il est dans le jugement ? Car ce que l’on projette, c’est avant tout un système de valeurs à l’aune duquel l’autre est jaugé et jugé.

Par notre incapacité à porter un regard neutre, neuf et vierge de toutes présuppositions, nous nous enfermons dans une vision tronquée et univoque de la réalité. Et en refusant de voir la réalité telle qu’elle est, nous limitons notre capacité à couler fluidement avec elle.

Sortir des projections

Projeter sur autrui équivaut donc généralement à porter un jugement, quel qu’il soit. Cette propension à juger, à classifier, est une des grandes tendances du mental, trouvant son fondement dans la croyance qu’il existe une séparation claire entre l’intérieur et l’extérieur, entre moi et le reste du monde.  Chaque jugement (sur les autres ou sur soi-même) contribue à accentuer ce sentiment de division, que la réalité « extérieure » n’a rien à voir avec la réalité « intérieure », voire même qu’il s’agit d’une menace potentielle contre laquelle il faut se prémunir (cfr. l’article L’acceptation).

Katie Byron l’explique fort bien : « La pensée croit qu’il existe un monde extérieur séparé d’elle. Ceci est une illusion. Le monde entier constitue une projection. Quand vous êtes fermé et apeuré, le monde est hostile; quand vous aimez ce qui est, tout dans le monde devient le bien-aimé. L’intérieur et l’extérieur coïncident toujours. Le monde est le miroir de votre pensée. Le monde est une illusion d’optique. Il n’y a que vous misérable et fou, ou bien encore vous, enchanté et en paix».

Dès que l’on sort du mental, que l’on se place dans le cœur, cette vision duelle de l’univers cède la place à un sentiment d’unification, d’être en connexion permanente avec le tout. A ce moment, nous ne cherchons plus à modeler l’autre de façon à ce qu’il rentre dans une des cases de notre grille de compréhension. Nous pouvons le voir tel qu’il est réellement, dans un accueil inconditionnel de son altérité. « Soyez un observateur vierge de préjugés, innocent, dépourvu de toute intention préalable» nous dit Jean Klein.

Se libérer des projections des autres

S’il est bon de prendre conscience de ses propres projections, il est tout aussi important de ne pas se laisser enfermer dans les projections que les autres font sur nous. En effet, toute projection à notre égard vient nous imposer une vision extérieure nous restreignant dans un cadre rigide, dans un rôle assigné, qui n’est pas nous et qui nous coupe de notre véritable essence.

Lorsque quelqu’un me catégorise ou me critique, comment ne pas me laisser influencer et déstabiliser ? Plus j’aurai tendance à me juger moi-même, à introduire de la dualité en moi, plus je serai perméable aux jugements extérieurs et risquerai de me décentrer pour me perdre dans le mental des autres. Ramener à moi ce qui appartient à autrui me fera inévitablement retomber dans mes émotions et mes réactions négatives (colère, rejet…).

En revanche, lorsque je suis à même de revenir à moi, de me centrer, il devient plus facile de distinguer ce qui dans cette critique m’appartient et ce qui appartient à l’autre. Si le mental est calme, il devient aisé de percevoir si l’autre projette sur moi ; auquel cas sa critique ne me concerne pas car elle ne parle pas de moi, elle ne parle que de son auteur, de ses croyances et de ses limitations.

Tel est le message du deuxième accord des célèbres Quatre accords toltèques de Miguel Ruiz : N’en faites jamais une affaire personnelle. La critique émise par autrui (pour peu qu’elle contienne une projection) ne me concerne en effet pas vraiment, elle ne me transmet que sa vision du monde : « Ce que vous pensez, ce que vous ressentez, c’est votre problème, pas le mien. C’est votre façon de voir le monde. Cela ne me touche pas personnellement, parce que vous n’êtes confronté qu’à vous-mêmes, pas à moi. D’autres auront une opinion différente, selon leur système de croyances » (Miguel Ruiz).

Les projections dans les relations amoureuses

Les relations amoureuses sont le lieu où les projections sont peut-être les plus fortes et les plus nombreuses.

Daniel Odier l’explique fort bien : « Nous rencontrons quelqu’un qui nous attire. Dès les premières secondes, notre esprit va se mettre en mouvement et nous allons forger une stratégie, un projet, une attente, des espoirs. Des craintes vont immédiatement se mettre en place. La peur d’être trompé, d’être abandonné va surgir très vite. Nous n’aurons pas encore eu le temps de développer une réelle intimité avec cette personne que déjà tout notre système sera mis en situation de surabondance et d’échec. Tout le champ énergétique de la rencontre est déjà miné de stratégies d’autant plus déroutantes que nous serons deux à en avoir élaboré. On peut dire que tout cet édifice conceptuel minimise nos chances d’une vraie rencontre. (…) Rien dans le déroulement que peut être l’extraordinaire aventure d’une rencontre entre deux êtres humains ne va être habité par la grâce et la spontanéité. Seule la nouveauté va nous donner l’illusion que cette fois, enfin, nous avons trouvé l’âme sœur ».

Si, au début de la relation, il est fréquent de voir l’autre comme parfait et merveilleux, quelques années plus tard, les projections (excessivement) positives peuvent céder le pas aux projections négatives sur notre partenaire, principalement si nous avons des blessures d’abandon ou de trahison (« je suis certain qu’elle ne m’aime plus ou qu’elle me trompe… »).

Une possibilité est alors de blâmer notre partenaire et de nous poser en victime innocente, ce qui nous donne le confort de la non-remise en cause mais ne permet aucune évolution (cfr. l’article Les projections (1)). L’autre option est de profiter de l’incroyable creuset alchimique qu’est la relation amoureuse pour progresser sur le chemin de la réalisation de soi. « Toute relation est un miroir dans lequel je me vois tel que je suis » nous dit Krishnamurti.

En mettant à jour avec bienveillance nos projections mutuelles, nous pouvons faire du couple un magnifique moteur de l’évolution individuelle de chacun des partenaires. L’autre devient alors notre allié et notre soutien sur notre chemin vers l’éveil (voir l’article Couple et spiritualité).

Je vous laisse sur cette phrase de Thomas D’Ansembourg : « Il semble qu’il y ait un nouveau continent à conquérir, bien mal exploré jusqu’à ce jour, et qui fait peur à beaucoup : la relation vraie entre personnes libres et responsables ».

 

Didier de Buisseret

 

 

 

 

Un commentaire pour “Les projections (2)

  1. Dekeyser

    Bonjour Didier,
    Vous faites vraiment « mouche » à tous les coups !!! Incroyable mais tellement vrai !
    Je pense, en fait, que l’on peut être « misérable et fou » au fond de soi (pour reprendre les termes de Katie Byron), et paraître aux yeux des autres comme quelqu’un d' »enchanté et en paix ». Quel leurre !
    Mais tout ceci qui nous donne l’occasion, d’une part, d’apprendre à mieux nous connaître, et d’autre part, de nous remettre en question, nous permettra-t-il au bout du compte, de trouver une certaine paix intérieure, et par là, un certain bonheur ?…
    Merci, et bonne journée !
    Annie

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