Présence à soi

Vers l’autonomie affective ?

La quête de l’autonomie affective est au centre de nombreuses démarches de développement personnel.

Nous sommes soumis à des injonctions contradictoires : d’un côté, nous sommes baignés depuis l’enfance dans des œuvres de fiction romantiques faisant l’apologie de la fusion amoureuse (« si tu pars, j’en mourrai ! »). D’un autre côté, l’autonomie affective est présentée comme le passage indispensable vers la réalisation et l’épanouissement de soi.

De nombreux auteurs, tels Osho, mettent en avant combien les liens de dépendance sont une entrave à l’avancée sur le chemin spirituel :

« C’est une vérité existentielle : seules les personnes qui sont capables d’être seules sont capables d’amour, de partage, d’aller au plus profond du cœur de quelqu’un d’autre, sans posséder l’autre, sans devenir dépendant de l’autre, sans réduire l’autre à une chose, et sans devenir accro à l’autre. Ils permettent la liberté absolue pour l’autre, car ils savent que si les autres partent, ils seront aussi heureux qu’ils le sont aujourd’hui. Leur bonheur ne peut pas être pris par les autres, parce qu’il n’est pas donné par les autres. »

Cette phrase est riche de vérité. En même temps, elle est pernicieuse car, mal interprétée, la recherche forcenée de l’autonomie peut conduire à beaucoup de malentendus et de souffrance.

Cette idéalisation de l’autonomie mérite d’être examinée de plus près, ainsi que les différentes notions qui gravitent autour d’elle.

L’attachement

Par définition, nous sommes attachés aux gens que nous aimons. Dans une relation amoureuse, il est normal d’avoir besoin d’une certaine dose de sécurité et de stabilité. C’est ce que viennent apporter les engagements entre partenaires et la confiance que ces engagements seront tenus.

Il est humain et légitime d’éprouver de la tristesse si la vie nous sépare d’un être aimé. Si ce n’est pas le cas, c’est que cette relation ne comptait plus. Ne rien ressentir n’est pas synonyme de détachement mais d’indifférence.

L’attachement est problématique lorsqu’il se transforme en un attachement de dépendance. Il y a dépendance lorsque l’on croit avoir un besoin vital de l’autre pour vivre et être heureux.

J’ai un besoin aigu de l’autre à partir du moment où j’ai la (fausse) croyance que je ne dispose pas en moi de toutes les ressources, que « qui je suis » ne suffit pas. C’est fondamentalement une question d’amour et d’estime de soi. La relation est alors vue comme une béquille indispensable pour tenir debout.

Le manque d’amour de soi est souvent en lien avec une des grandes blessures émotionnelles de l’enfance, comme le rejet, l’abandon ou la trahison.

Dans la dépendance affective, il n’y a plus la perception d’une frontière claire entre mon être et la relation : si je perds la relation, c’est une part de moi que l’on m’arrache.

Ce sentiment de dépendre de l’autre va inévitablement générer de la peur à la perspective de la fin de la relation ; perspective sur laquelle nous avons peu de prise.

Ne pas avoir la maîtrise de la relation suscite chez la personne dépendante une insécurité permanente qui va se manifester par des tentatives de contrôle qui ne manqueront pas d’étouffer l’autre : vérifier qui il/elle fréquente, espionner son agenda ou son téléphone, exiger régulièrement des gages d’amour ou de fidélité…

Un tel amour immature n’a pas les ressources pour accueillir l’autre tel qu’il est. Cet amour est conditionné au fait que l’autre vienne rencontrer nos manques et guérir nos blessures. Et si notre partenaire a grandi dans cette idée qu’il faut correspondre aux attentes de ses parents pour mériter de l’amour en retour, il/elle rentrera dans ce jeu toxique et reniera son essence pour correspondre à l’image attendue d’elle/de lui.

La meilleure façon de l’éviter est de prendre du mieux possible la responsabilité et la prise en charge de ses propres besoins, ce qui donne plus d’espace à l’autre pour faire la même chose pour lui/elle -même.

Le détachement

Le détachement est à l’opposé de l’attachement dépendant.

Il ne s’agit pas d’être indifférent aux autres ou de ne leur ouvrir que partiellement notre cœur. C’est s’ouvrir à la relation tout en acceptant l’idée qu’elle durera ce qu’elle doit durer et que si je peux investir en elle et favoriser son maintien, j’ai à lâcher-prise quant au résultat qui en adviendra.

La personne détachée n’est pas prête à tout sacrifier et à se manquer de respect pour maintenir à flot une relation qui arrive à son terme ou qui ne l’épanouit plus.

Ce qui sous-tend une relation saine, ce n’est pas la peur qu’elle s’arrête mais la joie et le désir d’être ensemble.

Il y a absence de peur lorsque je perçois ma propre valeur, quand ce n’est pas l’autre qui donne tout son sens à ma vie. L’autre ne vient pas me faire ressentir un vide à combler de l’extérieur mais vient au contraire souligner, magnifier ma plénitude.

Dans cette optique, l’autre n’a pas à correspondre à mes attentes et je ne ressens pas le besoin de l’enchaîner à moi de peur qu’il ne prenne son envol.

Précisons que toutes les attentes ne sont pas illégitimes. Il est normal que j’attende de l’autre qu’il tienne ses engagements pris à mon égard et fasse sa part dans la relation. Et si j’ai à accepter qu’il/elle puisse évoluer autrement que ce que j’avais imaginé, je peux en attendre qu’il/elle ne renie pas son essence.

C’est exigeant et confrontant d’être en relation avec quelqu’un capable de détachement. Pour une personne dépendante, il est difficile de croire en l’amour de quelqu’un capable de prendre soin de lui tout seul et qui ne s’accroche pas à tout prix à la relation.

Lorsque quelqu’un s’aime suffisamment, il se choisit lui/elle-même en premier et ne ressent pas la nécessité de se sacrifier pour être en relation ou être digne d’amour. La logique de sacrifice mène à une logique de ressentiment et de dette. L’amour n’est pas perçu comme gratuit. Se sacrifier ou laisser l’autre se sacrifier porte atteinte à l’intégrité de la relation.

En refusant d’entrer dans une logique de béquille et de porter l’autre à bout de bras de façon structurelle, le partenaire détaché offre à l’autre l’opportunité de grandir et de gagner en autonomie.

Gardons cependant à l’esprit qu’à moins d’avoir atteint l’état de Bouddha, personne ne s’est dépouillé de toute dépendance. Il est donc important de ne pas occulter nos besoins d’attachement encore présents et de les rencontrer en conscience.

Il ne faut surtout pas que cet idéal de détachement devienne une injonction et nous pousse à nous juger si nous n’y arrivons pas. Ce n’est qu’à partir du moment où nous sommes en paix avec nos attachements que le détachement survient de lui-même. En attendant, prenons-en soin.

Une autre confusion est l’amalgame entre détachement et absence d’ouverture du cœur, que l’on retrouve fréquemment chez les amateurs de sexualité sans lendemain. Une personne penchant fortement vers le Yang ne ressent pas le besoin, ni même l’envie, de tisser et d’entretenir des liens avec un(e) partenaire d’un soir, à l’inverse d’une personne Yin.

Dans ce cas, la rencontre se fait majoritairement sur le plan sexuel, sans connexion au cœur. Cela n’est en soi pas un souci, pour peu que cela convienne réellement aux deux partenaires. Mais il est par exemple peu probable qu’un(e) partenaire Yin se sente suffisamment nourri(e) par ce type de relation.

Amour interpersonnel et amour universel

Il y a également une confusion fréquente entre amour interpersonnel (l’éros de la Grèce antique) et amour universel (l’agapè grec). L’amour universel permet de rester dans une liberté absolue mais c’est un état d’être qui porte sur tout le monde et personne en particulier. L’amour universel n’est pas entre deux personnes précises, ni n’a besoin de se concrétiser dans un quelconque rapprochement physique. Cet amour s’exprime à un niveau global ou archétypal : à l’égard du Vivant, du genre humain, de la Femme, de la Beauté…

Si l’amour universel est inconditionnel, l’amour interpersonnel ne peut qu’être conditionné, puisqu’il relie deux individualités humaines avec leurs besoins et leurs blessures.

Tant que nous n’avons pas atteint l’éveil, la part d’interpersonnel reste majoritaire dans notre façon d’éprouver de l’amour. Et un amour interpersonnel qui évite toute forme d’attachement, même « sain », est un amour condamné à rester superficiel.

Ne culpabilisez donc pas si vous ne parvenez pas à aimer votre partenaire de façon totalement inconditionnelle car, par essence, un amour éros est conditionnel. Cela fait partie de notre condition humaine.

Le fantasme de la liberté absolue

Je me méfie, en amour, du fantasme de liberté absolue qui me semble irréaliste et cache le plus souvent une peur de l’engagement (engagement ne signifiant pas nécessairement exclusivité).

L’engouement pour le développement personnel peut parfois dériver vers une forme d’individualisme qui aboutit à considérer la relation comme une entrave insupportable à notre liberté, que l’on souhaite totale.

Lorsque l’on s’inscrit dans un chemin de réalisation de soi, tout ce qui semble y faire obstacle a tendance à être considéré comme intolérable et la relation peut être vite perçue comme une prison étouffante.

Pourtant, la liberté totale est un leurre. C’est une chimère de penser qu’elle est la seule voie menant à l’épanouissement individuel. Cet épanouissement ne passe-t-il pas plutôt par l’acceptation de certaines contraintes librement choisies, auxquelles on consent d’autant plus que l’on sait qu’elles sont au service du projet de vie auquel on a adhéré ?

Je ne pense pas que l’on puisse se contenter de supprimer toutes les balises et de ne les remplacer par rien. La liberté pure verse très vite dans l’égoïsme et s’avère souvent difficilement compatible avec le souhait de bâtir des relations durables et profondes.

Peut-on réellement se sentir libre si l’on ne se soucie en rien de conséquences de ses actes et que l’on sème douleurs et souffrances dans son sillage ? Liberté et responsabilité vont de pair : une grande liberté implique une responsabilité tout aussi grande.

La responsabilité émotionnelle et affective

Les notions d’autonomie et de responsabilité sont volontiers reprises par les courants prônant une forme d’individualisme relationnel.

Il est fréquent de lire que chacun est seul responsable de ses émotions, comme nous l’indique le fameux effet miroir : si un comportement de mon voisin m’irrite, c’est parce qu’il vient toucher quelque chose en moi, qu’il m’appartient d’aller rencontrer.

Ton émotion t’appartient

En effet, face à un évènement identique, chacun(e) réagira différemment et ressentira des émotions de nature et d’intensité variables. Nous pouvons donc « décider » de la façon dont nous accueillons ce qui nous arrive.

Certains en concluent que puisque nous avons – en théorie – la capacité de choisir notre attitude face aux évènements, il nous faut assumer intégralement la responsabilité de nos émotions : « ton émotion t’appartient », entend-on souvent.

Mais cette logique peut parfois servir de justification à des comportements plus que discutables. J’ai vu une femme effondrée par les tromperies répétées de son compagnon se voir brutalement répondre : « si tu souffres, c’est parce que tu n’as pas travaillé sur ta jalousie. Tu n’as qu’à faire ce qu’il faut. Sinon, ne viens pas te plaindre… ». Quel que soit l’emballage conceptuel du discours sur l’autonomie, un comportement sans empathie reste un comportement sans empathie …

Tout le monde ne dispose pas des ressources nécessaires permettant de réagir de façon adéquate en toutes circonstances. Par exemple, il ne peut être demandé à une personne atteinte d’une profonde blessure d’abandon de réagir avec flegme et philosophie si son/sa partenaire rompt de façon brutale et soudaine avec elle. Cela est totalement hors de sa portée et il serait aberrant de lui dire : « c’est toi qui as fait le choix délibéré de ressentir de la tristesse plutôt que de la sérénité, assumes-en donc les conséquences… ». Par contre, il va de sa responsabilité de décider de se faire accompagner ou non dans une prise en charge de sa blessure émotionnelle.

De même, il me semble évident que si j’agresse une personne, j’ai une part de responsabilité dans la survenance de l’émotion que mon comportement provoquera chez elle. Le fait que cette personne dispose d’une marge de manœuvre pour influer sur son attitude face à mon comportement et sur l’émotion que cela génère en elle ne change rien au fait que j’ai à assumer une part majeure de responsabilité quant aux conséquences de mes actes, surtout si ces conséquences étaient prévisibles.

La bienveillance neutre

Les tenants de l’individualisme relationnel considèrent qu’il appartient à chacun d’adopter une bienveillance neutre à l’égard de tout le monde, en ce compris ses proches. Cela pourrait presque se résumer à ne pas manifester un comportement agressif ou blessant envers autrui. Selon eux, aller au-delà équivaudrait à interférer avec la liberté individuelle et l’autonomie de chacun.

Leur point de vue est que puisqu’il est malaisé de savoir ce qui est bon pour l’autre et quels seront les effets réels sur lui des actes que nous croyons altruistes, mieux vaut ne pas trop se mêler de vouloir faire le bonheur des autres, surtout s’ils ne nous ont rien demandé.

La responsabilité affective

Se limiter à adopter une bienveillance neutre ne me semble cependant pas toujours suffisant concernant nos proches, qui méritent mieux qu’un pacte mutuel de non-agression.

Avec nos proches, il y a une proximité affective qui invite à se laisser toucher par leurs émotions, qui suscite un élan à contribuer à leur bien-être. Il est légitime de se sentir concerné par leurs émotions, surtout si notre comportement en est à l’origine.

Cet élan n’est pas seulement légitime. Pour moi, il relève d’une véritable responsabilité affective, d’une éthique relationnelle.

A priori, nous connaissons les fragilités de nos proches et les comportements qui sont les plus susceptible de les blesser, et qui sont à éviter. De même, nous pouvons supposer qu’un comportement maladroit/malveillant de notre part affectera plus vivement nos proches que s’il est causé par une personne qui ne leur est pas chère.

De ce fait, nous avons une responsabilité particulière de prendre soin des personnes qui nous sont proches et de faire preuve de délicatesse à leur égard.

Les relations d’interdépendance

Certaines personnes ont la croyance qu’elles sont inaptes à une relation amoureuse saine parce qu’elles s’attachent. Elles culpabilisent de souhaiter tisser des liens. Or, le détachement ne signifie pas non plus l’autonomie complète à l’égard de l’autre.

Je ne pense pas qu’il puisse y avoir d’amour interpersonnel qui ait une vraie profondeur sans que ne soient présents (à des degrés variables) ces liens d’attachement sains.

Ainsi que le démontre le livre de Pablo Servigne, L’entraide, l’autre loi de la jungle, rien ne se suffit à lui-même dans la nature, tous les êtres vivants dépendent les uns des autres dans des écosystèmes interconnectés.

Faire le choix d’approfondir un amour, c’est accepter consciemment et avec joie qu’un lien d’interdépendance va se nouer et ce, non par besoin ou par manque, mais par envie

Si, en amour, la durée d’une relation n’a pas de valeur en elle-même, il faut du temps pour approfondir une relation. Il est possible d’être dans une grande profondeur et intensité de relation dans un moment présent qui peut être fugace mais, malgré tout, certains aspects de l’approfondissement, et donc de l’attachement, nécessitent une durée.

Pour oser une analogie œnologique, un vin qui aura vieilli un an en cuve en inox pourra donner quelque chose de léger, frais et plaisant à boire mais sans grande complexité d’arôme et qui ne laissera pas beaucoup de goût en bouche. En revanche, laissez murir un grand cru durant dix ou vingt ans, et vous obtiendrez une profondeur de goût incomparable. Et l’un n’exclut pas l’autre…

L’attachement peut être une chaîne de fer qui enferme et restreint. Il peut être aussi un lien de soie qui relie les partenaires, un lien que l’on tisse consciemment et volontairement et qui crée une certaine forme d’interdépendance consentie. Ce lien ne va pas à l’encontre de l’épanouissement des individualités et, au contraire, se met à son service.

L’interdépendance se distingue de la codépendance. Dans un lien de codépendance, les deux partenaires sont enchaînés l’un à l’autre dans un lien malsain : si l’un tombe, l’autre s’écroule également. Ils s’accrochent l’un à l’autre non par amour mais par nécessité, comme un naufragé à sa bouée. A l’inverse, deux personnes interdépendantes se nourrissent mutuellement mais n’ont pas abandonné à l’autre les clés de leur pouvoir personnel.

L’amour est affaire de risque et ne peut offrir aucune certitude de sécurité sous peine de se dénaturer. Entre la dépendance affective et l’autonomie totale, il existe une voie du milieu qui marie attachement et autonomie, c’est l’interdépendance librement consentie.

On essaye ?

Didier de Buisseret

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9 commentaires pour “Vers l’autonomie affective ?

  1. Virginie

    Magnifique analyse toute en équilibre, une analyse qui résonne en moi et me semble très juste. Et quelle conclusion !! Merci pour cette réflexion.

  2. Logé

    Concernant le pacte mutuel de non agression dans les relations à certains de nos proches. Se pourrait-il que certains proches utilisent cette « responsabilité émotionnelle » à des fins manipulatoires ? Et que dans ces cas le pacte de non agression soit une solution de sauvetage ? Mettre de la distance permettant de faire moins de mal que de vouloir conjuguer deux manières d’aimer incompatibles voire destructrice ? Quelque chose qui dirait en sous titre je ne peux pas t’offrir ce que tu attends de moi c’est plus que ce que je detiens ou c’est plus, tout simplement que ce que j’ai envie de t’offrir ? La distance pour se mettre à ‘l’abri d’ un cambriolage émotionnel.

    1. Didier Auteur du post

      Pour moi, assumer sa responsabilité émotionnelle et faire preuve d’une éthique relationnelle ne signifie pas être dans un esprit de sacrifice ou de fusion affective, ni de répondre à toutes les exigences affectives de l’autre. Dans cette éthique, on tient compte des limites et besoins de l’autre mais aussi, et surtout, de ses propres besoins et limites. Et si autrui ne les perçoit pas ou ne veux pas les voir, c’est à nous de les poser fermement. Et si l’autre refuse d’en tenir compte, prendre ses distances me semble une chose salutaire.

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