Présence à soi

La peur du Féminin


A l’occasion d’un débat portant sur la difficulté des partis politiques belges à s’allier pour former un gouvernement, un politicien et ancien recteur d’université a utilisé cette métaphore : « une fille qui couche avec tout le monde, c’est une fille qui perd de sa valeur ».

Sur les réseaux sociaux, de nombreuses personnes ont fustigé à raison le caractère sexiste de cette phrase d’un autre âge. D’autres, plus rares, ont également relevé combien le propos était sous-tendu par une vision négative de la sexualité, et plus spécifiquement de la sexualité des femmes.

La peur ressentie par l’homme

Au-delà de la question de la sexualité, ces jugements de valeur apparaissent comme le symptôme d’un phénomène plus large : la peur de l’homme à l’égard du Féminin.

Le sujet de cet article n’est pas les peurs pouvant exister à titre individuel chez certains hommes suite à des traumas spécifiques mais bien la peur primaire du Féminin existant depuis des millénaires dans l’inconscient collectif masculin.

Cette crainte irrationnelle et inconsciente du pouvoir du Féminin pourrait avoir plusieurs origines se renforçant l’une l’autre, que l’on retrouve dans la majorité des cultures et sous la plupart des latitudes, sous forme d’une multitude de mythes, contes et légendes.

Le mystère de l’apparition de la vie

Au Paléolithique, l’homme n’avait pas encore conscience de son rôle procréateur, ne faisant pas le lien entre accouplement et naissance. Tout le mystère de l’apparition de la vie était de ce fait attribué aux seules femmes, revêtues d’une dimension sacrée que l’homme appréhendait avec crainte et respect.

Grâce à ce lien l’unissant au sacré et échappant à la compréhension du mâle, la femme était vue comme l’incarnation sur terre de la Déesse mère, et honorée comme telle.

Lorsqu’il passa de chasseur-cueilleur nomade à éleveur sédentaire, l’homme eût tout le loisir d’observer l’accouplement de ses animaux domestiques et finit par comprendre le rôle du mâle dans la procréation. De ce jour, l’homme jugea bon d’inverser les rôles en faisant régresser la femme du statut de magicienne dialoguant avec le divin à celui d’humble réceptacle de la divine semence masculine.

L’homme imposa alors des dieux à son image et, afin de faire table rase du passé, les anciens cultes féminins furent partout éradiqués à partir de l’Antiquité jusqu’aux bûchers du Moyen-Âge.

Ce besoin de déposséder symboliquement la femme de son pouvoir d’enfantement trouve sa meilleure illustration dans la Bible qui nous enseigne qu’Eve est issue du corps d’Adam, en parfaite inversion du processus biologique.

Et si aujourd’hui les progrès récents de la médecine permettent d’établir la filiation à l’égard du père, l’absence de certitude qui prévalait jusqu’il y a peu a forcément dû laisser des traces dans la psyché masculine.

Lien à la nature et à l’invisible

Ce lien premier de la femme à la fertilité a forgé dans les esprits une association entre la femme et la Nature, accentuée par le fait que toutes les deux vivent des cycles et des saisons.

Là encore, les premiers hommes ont sans doute dû faire un parallèle entre leurs compagnes et une nature dont ils souhaitaient mieux comprendre et contrôler les rythmes.

Si ce lien unissant les femmes à la nature et un élan vers l’intériorisation les ont de tous temps portées vers le sacré, l’immense majorité des traditions religieuses ont pourtant toujours fait preuve de méfiance et d’une grande misogynie à leur égard, leur déniant une nature spirituelle.

Ce lien perçu comme privilégié des femmes à la nature et ses secrets est incarné dans l’inconscient collectif par le personnage inquiétant de la sorcière communiquant avec les forces invisibles et les esprits de la nature, ce qui lui donne un pouvoir redouté.

La Mère toute puissante

Le nourrisson est dans un état de dépendance totale à l’égard de sa mère qui possède un pouvoir absolu d’assurer ou non sa subsistance. D’après le psychanalyste Donald Winnicott, chaque individu conserverait une fois adulte la peur inconsciente de se retrouver à nouveau dans cet état de dépendance.

Selon la psychanalyse, cette peur de la mère tout puissante étant occultée, elle est projetée sur la femme en général ; cette projection réattribuant à la femme un pouvoir de sujétion à l’encontre de l’homme.

La puissance sexuelle de la femme

De toutes les origines de la peur du Féminin, celle-ci est très sûrement la plus présente et la plus vivace.

Dans l’inconscient collectif masculin il existe un archétype de la femme diabolique et séductrice qui utilise son pouvoir érotique pour piéger et perdre les hommes.

La femme fatale

L’histoire et la mythologie regorgent de ces femmes fatales : Ishtar dans l’antiquité sumérienne, Aphrodite ou Circé (changeant les compagnons d’Ulysse en porcs) dans l’antiquité grecque et Dalila ou Salomé dans l’Ancien Testament.

Une mention à part peut être faite à Lilith, première femme d’Adam, accusée de rébellion parce qu’elle refusait d’être soumise à Adam. Le mythe est clair et a valeur d’avertissement : pour avoir osé revendiquer un statut égal à celui d’Adam, Lilith fut bannie par Dieu du Paradis originel et transformée en démon.

Il faut encore ajouter à la liste une kyrielle de créatures féminines légendaires comme La Gorgone Méduse pétrifiant tout mortel croisant son regard, les sirènes entrainant au fond de l’eau les marins séduits par leurs chants, ou encore les vampires femelles consommant leurs amants (d’où est d’ailleurs issu le mot vamp désignant la femme fatale du cinéma hollywoodien). Et que dire encore du personnage de la sorcière médiévale incarnant la dimension diabolique de la femme forniquant avec Belzebuth…

Et selon diverses traditions, c’est encore en la femme que réside le péché originel, qu’elle soit nommée Eve ou Pandore dans la mythologie grecque, cette dernière n’ayant pu s’empêcher malgré l’interdiction de Zeus d’ouvrir une boîte libérant sur terre tous les maux de l’humanité.

Et, plus près de nous, la littérature et le cinéma ont également créé nombre de ces créatures redoutables : la marquise de Merteuil dans Les liaisons dangereuses, les personnages jouées par Marlène Dietrich dans L’ange bleu ou par Sharon Stone dans Basic Instinct, parmi tant d’autres…

La hantise de l’engloutissement

Tous ces personnages féminins effrayant ont en commun d’être belles et fortement sexuées. Cette appréhension de la puissance sexuelle de la femme renvoie à la faculté féminine d’obtenir des orgasmes puissants et multiples, à jouir de tout son corps  et de façon multidimensionnelle, ce qui a de tout temps impressionné les hommes, aux performances plus modestes.

La grande peur de l’homme est en réalité l’impuissance sexuelle, son incapacité à assouvir une ogresse à l’appétit infini. Cette image de la femelle insatiable qui épuise et engloutit l’homme trouve son paroxysme dans le mythe du vagina dentata, présent dans toutes les cultures, d’après lequel le vagin de certaines femmes serait pourvu de dents sectionnant et avalant le pénis de leur amant. La psychanalyse a eu tôt fait d’y voir l’angoisse de la castration – tant au propre qu’au figuré – de l’homme par la femme.

Sur tous les continents et à toutes les époques, l’homme a dès lors cherché à réduire la puissance sexuelle de la femme. Afin que ne s’éveille plus en elle ce monstre à la voracité insatiable, les injonctions sociétales ont fait en sorte que si elle pouvait être désirée, la femme n’avait plus le droit d’être désirante. Tant l’exigence de tenues « décentes », que l’excision du clitoris ou la réprobation morale du désir féminin participent de cette même logique visant à brider la puissance sexuelle du féminin.

Ce n’est sans doute pas un hasard si la Bible nous propose à travers la figure de Marie sa vision idéalisée de la femme, sublimée en une vierge mère privée de son sexe.

Être un homme

L’homme face à sa virilité

Si la peur de l’impuissance, de ne pas être à la hauteur du désir féminin, taraude tant l’homme, c’est aussi parce qu’il conserve en permanence une sourde inquiétude quant à sa propre identité sexuée.

En effet, avant d’être définie positivement, la virilité l’est négativement, par ce dont il faut à tout prix se démarquer. Être un homme, c’est en effet avant tout ne pas être une femme, et surtout pas un « efféminé ».

Olivia Gazalé, dans son ouvrage Le mythe de la virilité, souligne chez l’homme « ce sentiment permanent de menace, de vulnérabilité, qui le condamne à devoir sans cesse prouver et confirmer, par sa force, son courage et sa vigueur sexuelle, qu’il est bien un homme ».

Le rejet de la part Yin en l’homme

La peur panique de l’homme d’être confondu avec le féminin ou l’efféminé témoigne selon moi de sa non-acceptation inconsciente de la part féminine qui l’habite.

Les quelques millénaires de patriarcat ont valorisé à l’excès les valeurs masculines, tout en dénigrant les valeurs féminines. Entre autres conséquences, l’homme a donc intégré que pour être un homme véritable, il devait nier la part féminine en lui.

Or, qu’il le veuille ou non, la polarité Yin (féminine) fait partie intégrante de l’homme. Elle le constitue aussi sûrement que la polarité Yang. Il est donc totalement vain d’essayer d’extirper de lui cette part qui le définit pour partie.

Vu sous cet angle, l’essor du cartésianisme au siècle des Lumières peut être analysé comme une glorification des valeurs Yang (rationalité, logique…) au détriment des valeurs Yin (intuitivité, intelligence émotionnelle…), de la science et de la médecine moderne sur les « remèdes de bonnes femmes ».

Mais dès lors que l’essence de la part Yin est de s’entrelacer à la polarité Yang, il n’est possible pour l’homme de la repousser au tréfond de lui qu’au prix d’un contrôle permanent, bien qu’inconscient.

Si le patriarcat a causé de grands torts aux femmes, il n’a donc pas non plus épargné les hommes puisqu’il les a contraints à s’amputer d’une part essentielle d’eux-mêmes.

Le mécanisme de défense

Décrédibiliser le Féminin

Face à une puissance que l’on redoute, un des mécanismes de défense possible est de tenter de museler cette puissance, de la réduire en la diabolisant et en lui faisant perdre toute confiance en sa propre valeur.

Si la diabolisation du Féminin est une façon de légitimer la misogynie, l’inverse est vrai aussi : c’est la peur du Féminin qui explique sa diabolisation et les mesures destinées à amenuiser sa puissance.

Ce mécanisme me semble d’ailleurs une des grilles de lecture pertinente du patriarcat. Je ne crois pas en une thèse complotiste selon laquelle les hommes se seraient accordés pour assoir leur domination sur l’autre moitié de l’humanité (en tout cas, je n’ai pas été mis dans le coup…).

Cette vision négative de la puissance et de l’assertivité quand il s’agit d’une femme se retrouve sur d’autres plans que la sexualité. De tous temps et de multiples façons, il a été rappelé à la femme de conserver une position humble, pudique et soumise.

La projection de la peur

Derrière le machisme, la condescendance ou la misogynie, c’est fondamentalement la peur du Féminin qui est à l’œuvre. Cette peur est d’autant plus prégnante que l’homme a confusément conscience qu’au cœur-même de son Yang se love ce Yin sombre et lunaire.

Il est compliqué pour l’homme s’assumer et d’accepter cette part Yin enracinée en lui alors que toute son éducation le pousse à la considérer comme méprisable.

Le mécanisme le plus efficace pour refouler cette réalité inconfortable reste la projection (voir cet autre article). Grâce à ce processus psychique, Cette crainte du Yin est donc projetée sur toutes les femmes en général. Et plus cette peur sera grande et occultée, plus la répression du Féminin risque d’être féroce.

Le Féminin assumé

Grâce à des figures émancipatrices comme George Sand, Frida Kahlo, ou encore Madonna ou Beyoncé aujourd’hui (même si l’on pourrait débattre du juste équilibre entre leurs polarités), les femmes prennent de plus en plus confiance en ce qu’elles n’ont pas à rester cantonnées aux valeurs féminines « classiques » mais qu’elles peuvent elles aussi accéder à la puissance et à l’indépendance tant sur les plans matériel, ou intellectuel et afficher leur liberté sexuelle. Pour cela, il leur faut s’autoriser à laisser leur part Yang se déployer en elles et s’entremêler à leur Yin. Mais une femme libre et indépendante fait peur à de nombreux hommes, comme en témoigne le regain des mouvements masculinistes qui fleurissent en réaction.

De crainte de ne pas trouver de compagnon, certaines femmes brident d’elles-mêmes leur puissance pour ne pas faire fuir les hommes trop intimidés par leur puissance. C’est fort dommage car non seulement elles méritent de se déployer à leur juste envergure mais cela prive le monde d’une belle source d’inspiration.

Et c’est tout aussi dommage pour les hommes en question, qui renoncent à une magnifique occasion de grandir. Rien n’est en effet plus propice à l’évolution et à la transformation d’un homme que d’être en relation avec une femme puissante. Il est clair que ce n’est pas toujours confortable (mais est-ce le but d’une relation ?) car cela implique de déconstruire de nombreux schémas acquis, mais qu’est-ce que le jeu en vaut la chandelle…

Cela nécessite au préalable pour l’homme de rencontrer et de faire la paix avec sa propre polarité Yin, afin de décrisper les peurs qui lui ont été inculquées depuis si longtemps (voir l’article sur le Masculin sacré). Une fois que l’homme aura apprivoisé sa propre part féminine intérieure, ses craintes se dilueront et n’auront plus besoin d’être projetées sur les femmes.

Réconciliation

En guise de conclusion, j’emprunte cette phrase à Jessie Birra : « La guérison du masculin sacré est intrinsèquement liée à celle du féminin sacré. L’un ne peut guérir sans l’autre, l’un ne peut se révéler sans l’autre. Le masculin est appelé à se transformer tout autant que le féminin sur notre planète. Si vous êtes une femme, offrez de l’espace à ces hommes pour se révéler. Et si vous êtes un homme offrez votre authenticité. Déployez-vous dans votre vulnérabilité, C’est le chemin de votre réconciliation ».

Didier de Buisseret

N’hésitez pas à partager cet article, en le reprenant intégralement, sans modification ni coupure, et en citant sa source (www.presenceasoi.be)

3 commentaires pour “La peur du Féminin

  1. Nancy

    la conclusion est bonne . Ayons à l’ esprit que ce n’ est pas une lutte entre les deux sexes , mais un travail commun des uns vers les autres .le plus dur étant de lutter contre toutes les représentations sexuées séculaires et contemporaines !! y’a du boulot , et je parle avec mes 72 ans !!

  2. Houart

    Bonsoir,
    Merci pour ce remarquable texte.
    Merci d’avoir, contre les idées reçues, abordé le sujet de la relation, à partir de la peur du mâle face au mystère féminin.
    Il y aurait tellement à dire (et à entendre) sur le mystère féminin, depuis la Vénus de willendorf jusqu’aux femmes qui aujourd’hui. affichent leur liberté sur les sites de rencontre, d’échange, ou d’exibitionisme plus ou moins assumé.
    Je ferais volontiers connaissance avec cet auteur aussi peu conformiste.
    Cordialement
    Alain

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