Présence à soi

La sensualité, un art d’habiter son corps

Il y a des moments où le soleil réchauffe la peau, où le parfum de la forêt s’élève après la pluie, où l’on savoure une gorgée de thé sans penser à autre chose.

Ces moments sont profondément sensuels. Pourtant, nous les percevons rarement ainsi.

Il suffit de prononcer le mot sensualité pour que d’autres images apparaissent : une femme qui danse de manière suggestive, un regard qui séduit, ou encore un prélude à la sexualité.

Comme si la sensualité n’existait qu’au service de quelque chose d’autre.
 
Et si c’était justement là le malentendu ?

Les différentes facettes de la sensualité

Définition de la sensualité

Selon le dictionnaire, la sensualité désigne l’aptitude d’une personne à goûter les plaisirs des sens et à être pleinement réceptive aux sensations physiques, qu’elles soient d’ordre tactile, gustatif, olfactif, visuel ou auditif.

La sensualité peut se déployer dans plusieurs dimensions :

L’attention aux sens

La sensualité se manifeste principalement dans notre capacité à ressentir et à savourer le contact avec la matière, à travers nos cinq sens.

Nous pouvons pleinement apprécier une texture, un parfum, une saveur, un son ou la douceur d’un contact.

La sensualité rejoint la volupté, dans le plaisir de ressentir, et s’oppose à une conception de la vie qui chercherait à tenir les plaisirs des sens à distance.

Il serait toutefois réducteur de définir la sensualité comme la seule capacité à éprouver du plaisir par les sens. La sensualité peut aussi consister à rester présent à ce qui est réellement ressenti, même lorsque la sensation est désagréable ou inconfortable.

La sensualité n’est donc pas nécessairement un état de volupté permanent. Elle peut aussi être une qualité d’attention, une curiosité envers son expérience et la capacité à discerner ce qui se passe en soi.

La sensibilité artistique et esthétique

La sensualité ne se limite pas à la seule dimension corporelle. Elle qualifie aussi le charme ou l’harmonie ressenti face à une œuvre d’art qui éveille les sens.

S’immerger dans le ravissement procuré par une musique qui nous transporte ou par une peinture qui nous subjugue est une expérience profondément sensuelle.

La présence au corps

La sensualité renvoie aussi à la capacité d’être présent et connecté à son corps. Elle implique une conscience aiguë de ce qui se passe en nous. C’est une approche très similaire à la vision tantrique.

Cela ne se limite pas aux cinq sens classiques. La perception du mouvement, de l’équilibre, de la position du corps et des sensations internes contribue aussi à notre expérience corporelle.

A cet égard, la danse offre un terrain particulièrement riche pour explorer cette dimension de la sensualité.

L’être sensuel est profondément incarné dans la matière. Il éprouve le plaisir à habiter pleinement son corps.

Une caractéristique fréquente chez les adultes sensuels est une certaine aisance à l’égard de leur corps, qui découle d’une forme de paix intérieure et du fait d’assumer sa propre présence sans honte ni peur du regard d’autrui.

Une relation de soi à soi

La sensualité est avant tout un état d’être et une présence au monde.

Elle peut se vivre seul(e) et se suffire à elle-même. Elle n’a pas besoin d’avoir un objectif ni d’être tournée vers quoi que ce soit.

Des concepts proches, mais distincts

Une façon de dissiper le malentendu autour de la sensualité consiste à démêler plusieurs notions proches de la sensualité, qui la recoupent parfois, mais ne désignent pas exactement la même chose.

La sexualité

Si la sensualité concerne notre rapport aux sensations et le plaisir de les éprouver, la sexualité englobe un champ plus large, qui peut comprendre le désir, l’excitation, l’érotisme, l’intimité et les pratiques sexuelles. 

Sensualité et sexualité peuvent bien sûr merveilleusement se rencontrer et s’entremêler. Elles peuvent se nourrir l’une l’autre. Mais elles ne se confondent pas.

Une certaine pudeur ou difficulté culturelle nous fait parfois utiliser le mot sensualité en lieu et place de sexualité, jugé plus crû, contribuant à l’amalgame entre les deux.

La sexualité peut bien sûr mobiliser la sensualité, mais elle ne s’y réduit pas.

Et, chose importante, l’une ne conduit pas automatiquement à l’autre.

La sensualité n’a pas forcément à être l’antichambre de la sexualité. Elle peut se suffire à elle-même.

La séduction

La séduction introduit une dimension relationnelle : on cherche, consciemment ou non, à susciter l’intérêt de quelqu’un.

La sensualité peut parfois participer à la séduction mais, dans la plupart des cas, elle n’est pas orientée vers un destinataire. C’est avant tout un état d’être intérieur.

Notre imaginaire collectif la présente souvent comme tournée vers le regard de l’autre. Pourtant, la sensualité peut être profondément intime. Elle peut n’avoir aucun public.

Être sexy

Le terme sexy renvoie à l’effet produit, à la manière dont une personne est perçue comme attirante sexuellement. Il peut être question d’apparence, de vêtements, de gestes ou d’attitudes.

L’attitude sexy s’adresse principalement au regard de l’autre, alors que la sensualité ne dépend ni du regard extérieur ni de la nécessité de produire un effet.

Toutefois, une personne peut être à la fois sensuelle et sexy, et prendre plaisir à être regardée.

La sensualité n’est pas réservée aux femmes

La société a longtemps défini la féminité à travers le prisme du regard masculin. Le corps féminin a largement été représenté comme un objet de contemplation, notamment dans l’art, la publicité et les médias.

Dans l’imaginaire occidental, la sensualité a souvent été associée à la beauté féminine, à la douceur, à la réceptivité et au pouvoir de plaire.

Cela peut avoir pour conséquence que la sensualité est parfois vécue par les femmes comme une injonction à être désirables et par les hommes comme une dimension qu’ils n’ont pas nécessairement appris à cultiver et avec laquelle ils ne sont pas à l’aise.

Mais il serait intéressant de dépasser cette opposition : il n’existe en réalité pas une sensualité féminine et une sensualité masculine qui seraient naturellement distinctes.

Dépasser ces stéréotypes permet de reconnaître la diversité des manières de vivre et d’exprimer sa sensualité, indépendamment du genre.

La sensualité n’a pas à correspondre à un modèle unique.

Comprendre ce qui nous éloigne de nos sensations

Le caractère inné de la sensualité

La sensualité peut sembler naturelle lorsqu’on l’observe chez un enfant qui joue avec l’eau, touche les matières ou goûte un aliment avec ses doigts.

En grandissant, nous apprenons à contrôler notre corps, à nous tenir correctement, à ne pas attirer l’attention, à maîtriser nos émotions et à privilégier l’efficacité.

Nous devons alors faire face aux injonctions contradictoires qui entourent le corps : il faudrait être attirant, mais pas trop ; assumer sa sensualité, mais sans être jugé provocant ; aimer son corps, tout en cherchant constamment à l’améliorer.

Chaque individu a un parcours qui lui est propre : certaines personnes ont grandi dans un environnement qui encourageait l’expression corporelle, tandis que d’autres ont vécu des expériences beaucoup plus contraignantes.

La perte de la spontanéité

À l’adolescence, le regard des autres prend une importance particulière : le corps devient objet de comparaison, de jugement, parfois de honte. Le plaisir spontané de bouger ou de ressentir peut se retrouver remplacé par la préoccupation de son apparence.

Beaucoup d’enfants vivent leur sensualité en toute innocence, comme une curiosité sensorielle spontanée, à mille lieux de tout érotisme. Au début de la puberté, il arrive qu’ils reçoivent une remarque jugeante de la part de leurs parents ou d’autres élèves, ou se rendent compte que leur sensualité est perçue (à tort) par certains adultes comme une invitation sexuelle.

Certains enfants pourraient alors intérioriser la croyance que leur sensualité est inadéquate, voire source de danger, et s’en coupent pour éviter les problèmes.

Cela explique pourquoi, arrivées à l’âge adulte, certaines personnes ont tellement appris à réprimer leur sensualité qu’elles ont plus difficilement accès à cette faculté pourtant innée et si simple en apparence.

Redécouvrir la sensualité comme une ressource

La connexion à sa puissance

On parle volontiers de la sensualité comme d’une qualité agréable, douce, esthétique, voire décorative. Mais elle est avant tout une expérience de vitalité très forte : sentir son corps vivant, éprouver du plaisir sans avoir besoin de le justifier, se laisser traverser par ses sensations, prendre conscience de ses envies et de ses élans.

Cette expérience peut modifier la manière dont une personne se tient dans le monde. Elle ne cherche plus seulement à être à la hauteur, à remplir des fonctions ou à répondre aux attentes. Elle retrouve une relation directe à ce qui lui fait du bien, à ce qui l’émeut, à ce qui l’anime.

La sensualité nous connecte à notre puissance, à un élan de vitalité et de liberté.

Cela peut parfois faire peur. Si une personne assumant pleinement son corps et son plaisir peut susciter de l’admiration, elle peut aussi déranger, notamment lorsqu’elle nous confronte à ce que nous ne nous autorisons pas nous-mêmes.

La sensualité comme lien au vivant

Le contact avec la nature, les matières, les odeurs et les saveurs nous rappelle que notre expérience du monde ne passe pas seulement par les idées. Nous sommes des êtres incarnés, en relation permanente avec notre environnement.

La sensualité nous relie au vivant : nous ne sommes pas seulement des êtres qui pensent, qui produisent ou qui courent après le temps. Nous sommes aussi des êtres capables d’éprouver, de ressentir et de savourer.

La sensualité, un autre rapport au temps

Dans la vie quotidienne, nous sommes souvent orientés vers ce qui vient ensuite. Nous mangeons en travaillant, nous marchons en consultant notre téléphone, nous écoutons quelqu’un tout en préparant mentalement notre réponse. Notre attention est régulièrement mobilisée par un objectif ou par une autre sollicitation.

La sensualité invite à transformer notre rapport au temps : ne pas chercher à aller quelque part, mais à s’attarder sur ce qui est déjà là.

Cela ne signifie pas qu’il faudrait vivre lentement en permanence ou renoncer à l’action. Il s’agit plutôt de retrouver la possibilité de suspendre momentanément l’automatisme, pour laisser une expérience prendre toute sa place.

Le plaisir ne tient donc pas seulement à ce que nous expérimentons, mais aussi à la qualité de notre attention.

C’est revenir à une expérience simple, en commençant par goûter un instant, sans lui demander de nous mener ailleurs.

La sensualité et la liberté de ne rien devoir à personne

Lorsqu’une personne se sent bien dans son corps, apprécie son apparence ou prend plaisir à des sensations, cela ne signifie pas qu’elle souhaite être désirée, touchée ou rejoindre une expérience sexuelle.

De même, une tenue, un mouvement, un sourire ou une attitude que quelqu’un interprète comme sensuels ne constituent pas une invitation.

Il y a là une distinction fondamentale entre l’expression de soi et la disponibilité à l’autre.

La sensualité peut être vécue sans destinataire. Et lorsqu’elle est visible et interprétée par quelqu’un, cette interprétation n’engage que son auteur et ne détermine en rien les intentions de la personne sensuelle.

On peut aimer être regardé(e) sans vouloir être approché(e). Un contact peut être bienvenu dans certaines circonstances et ne plus l’être à d’autres moments. On peut explorer sa sensualité avec quelqu’un sans désirer aller plus loin sexuellement.

En conclusion

Il est précieux d’explorer la sensualité pour elle-même. Sans objectif caché. Sans attente sexuelle. Sans avoir à séduire qui que ce soit. Simplement pour découvrir une autre façon d’être présent à soi, aux autres et au monde.

Cette redécouverte de la sensualité pour elle-même nous reconnecte à l’intensité des moments simples.

Comme humer l’arôme d’une tasse de thé.

Didier de Buisseret

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