Spiritualité & Polyamour (1)

 

 

Récemment, j’ai entendu et lu plusieurs avis sur les liens entre spiritualité et polyamour, ce qui m’a donné envie de creuser la question.

Le polyamour, appelé aussi amours plurielles, est une éthique des relations amoureuses basée sur la liberté pour chacun de vivre simultanément plusieurs relations sentimentales franches et assumées, avec le consentement de tous les partenaires impliqués. Dans cette éthique, les valeurs d’égalité, de respect, de liberté et de non-possession de l’autre sont présentées comme centrales.

Le propos de cet article n’est pas de porter un jugement moral sur le polyamour, de savoir s’il est utopique ou non, ni s’il est mieux ou moins bien que le couple traditionnel. Pour faire court, cela me semble un modèle valable – pour peu qu’il soit bien compris et vécu de façon authentique – qui n’est cependant susceptible d’intéresser et de ne convenir qu’à une relative minorité de personnes.

Ce qui m’intéresse ici, c’est l’analyse des liens tissés par certains entre spiritualité et polyamour et, plus spécifiquement, les arguments de nature spirituelle avancés pour justifier leur démarche polyamoureuse ou convaincre d’autres d’y adhérer.

Être spirituel

Comme je l’ai déjà entendu, toute personne sur un chemin spirituel doit-elle s’intéresser au polyamour ? Non, il s’agit de deux choses distinctes qui peuvent être compatibles mais n’ont pas forcément à aller de pair. Il existe des polyamoureux convaincus qui ne se sentent pas le moins du monde concernés par la spiritualité, de même que nombre de personnes spirituelles ne ressentent aucun attrait pour les amours plurielles, tandis que d’autres considèrent que leur choix polyamoureux s’inscrit naturellement dans le cadre de leur démarche spirituelle.

Tous ces choix peuvent être acceptables, pour peu qu’ils résonnent de façon juste pour celui qui les pose. Si quelqu’un vous dit « Tant que tu resteras en couple exclusif, tu n’avanceras plus spirituellement », c’est aussi faux que probablement manipulateur. Cela fait écho à la conception que certains hommes avaient du couple libre dans les années soixante : « Si tu refuses de coucher avec moi, c’est que tu n’es pas une femme libérée »…

Il y a une infinité de chemins spirituels, trouvons celui qui nous correspond le mieux, sans nous le laisser imposer de l’extérieur.

L’amour universel

L’amour universel est le Graal de nombreux aspirants spirituels. Dans la mesure où le polyamour invite à ne pas se retreindre d’aimer, à englober plusieurs personnes dans un amour inclusif (et non exclusif), certains en concluent qu’il est une façon de mettre en pratique cet amour universel. Cela me semble cependant une conclusion un peu hâtive.

L’amour universel peut se rapprocher de la notion d’Agapè dans la philosophie grecque antique. Ce n’est pas un sentiment mais un état d’être, une vibration qui englobe la totalité de la création, et non une ou plusieurs personnes spécifiques. Il s’agit d’un amour inconditionnel, qui ne demande rien en retour et qui transcende l’ego des deux individus (cfr. l’article Comment nous rencontrons-nous ?).

Même si le polyamoureux peut aimer plusieurs personnes en même temps de façon profonde et sincère, son amour n’en est pas moins de même nature que celui de tout le monde, celui que Christine Jatahy résume un peu durement par «  l’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes« … C’est le fameux Eros des Grecs anciens, un sentiment mêlant désir et attirance pour une personne précise, et non envers tout le monde sans distinction.

Les amours plurielles, à un moment ou un autre, ont à se concrétiser à travers une relation interpersonnelle, qu’elle soit de nature affective, sexuelle, intellectuelle ou spirituelle. A l’inverse, l’amour universel ne ressent pas le besoin de se matérialiser dans une quelconque relation privilégiée.

Même s’il invite à un certain degré d’ouverture et à laisser l’amour s’épanouir s’il se présente, le polyamour est donc distinct de l’amour universel.

Vers l’autonomie affective

Une faible connexion à eux-mêmes pousse certaines personnes à se ressentir incomplètes, espérant que la fusion dans le couple avec une « autre moitié » leur permettra enfin d’atteindre la complétude. Cette croyance – fausse, faut-il le dire – crée le plus souvent des liens de dépendance et de possession qui deviennent rapidement toxiques pour la relation et pour le développement autonome des deux partenaires. En effet, comment oser laisser à l’autre de l’espace pour grandir si toute dé-fusion est ressentie comme la perte d’une partie de soi ?

Certains voient le modèle non-exclusif comme un remède à ce danger puisque l’ouverture du couple est par essence à l’opposé de la fusion. S’il est vrai que ce modèle peut conduire – parfois sans ménagement – vers plus d’autonomie affective, il serait néanmoins faux de croire qu’il en a le monopole. Même si la tendance à la fusion y est naturellement plus présente, le couple monogame n’est nullement incompatible avec l’autonomie affective et une certaine indépendance des partenaires Cela suppose toutefois d’avoir une vision du couple au service des individualités, et non le contraire.

« Laissez l’espace entrer au sein de votre union. Et que les vents du ciel dansent entre vous. Aimez-vous l’un l’autre, mais ne faites pas de l’amour une chaîne. Laissez-le plutôt être une mer dansant entre les rivages de vos âmes » a écrit le poète Khalil Gibran.

Le couple peut être vécu comme un carcan empêchant l’épanouissement des individualités ou, à l’inverse, être vu comme une magnifique institution de coopération par laquelle chacun des partenaires aide et encourage l’autre dans son chemin d’évolution personnel (voir l’article Couple et spiritualité). Nous ne sommes pas enfermés dans un choix binaire entre couple fusionnel asphyxiant et relations totalement éclatées. Par rapport aux générations précédentes, nous avons la chance et le privilège de pouvoir choisir ou inventer le type de relation amoureuse qui convient le mieux à notre épanouissement. Profitons-en !

La fidélité

Dans cette approche de développement individuel, il est parfois de bon ton d’opposer la fidélité que l’on se doit à soi-même à la fidélité due à son/sa partenaire. Cette opposition pourrait être illustrée par cette maxime de La Rochefoucauld : « La violence qu’on se fait pour demeurer fidèle à ceux qu’on aime ne vaut guère mieux qu’une infidélité ».

Si l’on sort de cette vision dualiste, il n’y a pourtant pas nécessairement de conflit entre ces deux fidélités.

Comme il est hasardeux de s’engager sur la constance de l’amour, plutôt que de fidélité à l’autre, j’aurais tendance à parler d’engagement à l’honnêteté et à l’authenticité à l’égard du partenaire. S’il y a fidélité, ce serait alors dans le sens du respect des engagements pris à son égard. Chaque couple a la liberté de définir ce à quoi ils souhaitent s’engager l’un vis-à-vis de l’autre. Certains s’engageront à l’exclusivité sexuelle et/ou affective, d’autres à s’investir du mieux possible dans la relation et à lui donner le maximum de chance, d’autres enfin à rester vrais et sincères l’un vis-à-vis de l’autre…

Pour se rester fidèles (au sens ci-dessus) sur la durée, une des pistes pourrait être d’oser, à deux, redéfinir régulièrement les termes de cette fidélité, ce qui implique une communication entre partenaires de tous les instants. La constance dans le changement, en quelque sorte…

La liberté

L’engouement pour le développement personnel peut parfois dériver vers une forme d’individualisme qui aboutit à considérer le couple comme une entrave insupportable à notre liberté, que l’on souhaite totale.

Outre qu’elle est illusoire, la liberté totale est une notion à manier avec circonspection. Il peut être salutaire de questionner notre éducation, les traditions ou la morale et de ne conserver que ce qui nous semble encore pertinent et juste pour nous. En revanche, je ne pense pas que l’on puisse se contenter de supprimer toutes les balises et de ne les remplacer par rien. La liberté pure verse très vite dans l’égoïsme et s’avère souvent difficilement compatible avec le souhait de bâtir des relations durables et profondes.

A chacun de réinventer, individuellement, les balises qui lui correspondent. Cela n’est clairement pas facile et demande de constants ajustements.

Pour moi, la liberté ne consiste pas à laisser indéfiniment toutes les potentialités ouvertes mais de faire librement des choix, de s’engager dans la réalisation et la concrétisation d’un ou plusieurs projets et d’accepter l’idée que cela peut impliquer de renoncer à certaines autres choses. Même si cela peut sembler de prime abord un oxymore, j’aime cette idée de « structurer sa liberté ».

En outre, l’exercice de sa liberté ne va pas sans développer une responsabilisation, une éthique individuelle. Certains voient leur liberté comme la possibilité d’imposer aux autres tout ce dont ils ont envie avec cette idée que « Si tu m’aimes, tu dois m’accepter comme je suis et me laisser faire ce que je veux ». Or, dans la mesure où le fondement du polyamour est le consentement mutuel, il est important que tous les partenaires impliqués soient dans cette démarche authentique de s’assurer qu’il n’y en ait pas un(e) qui s’adapte juste pour faire plaisir, par absence d’autre choix ou par peur d’être quitté(e).

De même, cette liberté amoureuse ne sera responsable que si elle veille à préserver au mieux l’estime, la sécurité affective et la confiance intérieure de l’autre. C’est une invitation à cultiver l’art de la délicatesse, que définit si joliment Célestine Troussecotte : « C’est rechercher un certain raffinement des choses, une élégance de l’être, c’est trouver les mots pour ne pas blesser, c’est une manière délicieuse et subtile de faire sentir aux autres combien ils sont importants. (…) Créer des liens de soie et non des chaînes en fer qui entrent dans la peau et la marquent ».

Mais plus encore que de s’autoriser à soi-même une liberté, l’essence du polyamour est le souhait d’offrir à l’autre un espace de liberté où il/elle peut s’épanouir et se révéler pleinement. Cela implique la capacité à se réjouir du bonheur de l’être aimé, que ce bonheur se réalise avec ou sans nous.

J’aime cette phrase d’Osho : « L’amour et la liberté vont de pair : vous ne pouvez choisir l’un et laisser l’autre. Un homme qui connaît la liberté est plein d’amour, et un homme qui connaît l’amour est toujours disposé à donner la liberté. Si vous ne pouvez donner la liberté à la personne que vous aimez, à qui pouvez-vous donner la liberté ? Donner la liberté n’est rien d’autre que faire confiance. La liberté est une condition de l’amour ».

N’est-ce pas là la forme la plus pure de l’amour inconditionnel : se réjouir du bonheur de l’être aimé, même si ce bonheur est vécu avec d’autres que nous ?

Didier de Buisseret

(Suite de cet article ici)

5 commentaires pour “Spiritualité & Polyamour (1)

  1. Némo Ulysse

    Une belle lecture… Cependant je me demande s’il n’y a pas confusion entre « spiritualité », « morale » et « éthique »… selon les thèmes abordés… Par exemple le passage sur l’agapé (introduit par les chrétiens bien après les philosophes grecs… les anciens s’étaient arrêtés à philia l’amour philosophique par excellence), relève bien de la spiritualité: un amour inconditionnel est à la fois une expérience furtive et un idéal recherché. La « liberté » est à la fois une question spirituelle (se libérer de tout ce qui est non-soi pour enfin être soi), psychologique (se libérer de ses psychoses et névroses), morale (le respect de la liberté d’autrui) et éthique (où commence ma liberté en moi et entre les autres?)… La fidélité est pour moi une question de « morale » en tant que vertue, mais en amour elle ne se pose pas: peut-on ne pas être fidèle lorsqu’on aime vraiment?… polyfidèle! Je suis fidèle tant que je dis « je t’aime » à ceux et celles que j’aime.

    L’autonomie affective, la jalousie, l’exclusivité, les relations et leurs difficultés ne me semblent pas être de l’ordre de la spiritualité: un peu d’éthique certes (est-il « bon » d’être jaloux, possessif, exclusif?), un peu de psychologie (est-il psychologiquement supportable d’être affectivement dépendant?)…

    Enfin le plaisir peut être le fondement d’une philosophie, d’une éthique et même d’une spiritualité…

    Tout cela n’enlève rien à la pertinence de votre réflexion !!

    1. admin Auteur du post

      Merci de ce partage. Pour moi, la spiritualité consiste entre autre (et surtout) en un chemin de connaissance et d’acceptation de soi en vue de se réaliser pleinement. Cela suppose entre autre de sentir ce qui est juste pour soi et de faire tout un travail de tri et de déconstruction des normes morales, éthiques, philosophiques et religieuses. Tout est lié, donc 🙂

  2. Tabea Menez

    J’ai juste eu la pensée qu’en principe, on devrait être en relation polyamoureuse avec chaque être sur terre car on peut définir l’amour / la relation comme on veut. Ma definition serait : Traiter chacun avec du respect et de la bienveillance, se soutenir, veiller que l’autre aille bien sans renoncer à ses propres besoins etc.
    Avec certaines personnes, ou une seule, ou juste soi-même, on a une relation plus intime (au sens large).
    Voilà ma vision élargie du polyamour.

  3. Stéphanie Hohl

    J’aime beaucoup ta façon de voir les choses! Tout l’art est finalement d’oser être authentique envers soi-« m’aime » et envers l’autre jusqu’au bout… et à tout moment. Rien que ça, c’est DEJA du Tantra!
    Et: oui, je crois aussi que le but c’est d’être capable d’aimer qui que ce soit d’une façon universelle, non-possessive, sans le moindre jugement et sans attentes – tout en respectant aussi ses propres besoins et envies. Et c’est faisable si l’on connait et applique les notions de la loi universelle du « miroir » dès qu’il y a le moindre pépin. Mais à partir du moment où deux individus partagent le même toit, la même chambre, il y a deux mondes qui se rencontrent… avec des besoins, des valeurs et des envies différentes, parfois opposés… C’est là que cela se corse …s’il y a encore une dépendance affective ou si ces deux êtres ne sont pas dans un respect et amour total de qui ils sont… Beau défi donc! 🙂 J’ai l’impression que temps que l’être humain est encore incarné dans un corps physique avec une personnalité spécifique (donc avec certains besoins et/ou en lien avec certaines limitations liées à la vie terrestre), l’Amour INCONDITIONNEL est en quelque sorte une illusion pour un être humain tel qu’il se montre actuellement. Le terme ne me semble pas cohérent, d’autant plus qu’il y a aussi le phénomène de « cause à effet » qui fait que le hasard n’existe pas à mon avis. Par contre l’Amour UNIVERSEL qui inclut tout et n’exclue (ou juge) rien, me semble être un p’ti chouia plus proche de ce qui pourrait être réalisable/réaliste…
    Se sentir (poly-) »amoureux/amoureuse » devrait en fait être notre état naturel évident et permanent! Et en même temps, c’est pour moi encore TOUT AUTRE CHOSE que de ressentir de l’Amour envers (ou pour) quelqu’un. J’ai l’impression que l’un est un ressenti (mental/intellectuel? plutôt « superficiel »??) et l’autre un état d’être « profond » qui « s’impose » sans questionner ou sans poser la moindre question à l’individu qui ressent cet Amour. J’ai l’impression que cela vient d’un autre « niveau » (d’une autre dimension, à mon avis cela se joue au niveau de l’âme?) et cela se passe au niveau du cœur… et non pas au niveau de l’intellect… Enfin, soit… Le choix des mots est un jeu subtil avec les énergies qui sont là et qui s’offrent à nous pour les explorer, les conscientiser, les aimer! 🙂 Que La Vie puisse s’exprimer à travers nous de la façon la plus agréable qui soit! 🙂

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