Les limites dans la sexualité

 

Enlèvement des Sabines

 

Je suis attristé du nombre de femmes rencontrées qui, à un moment ou l’autre de leur vie, n’ont pas été respectées dans leurs limites liées à la sexualité. Je n’élude pas que cela arrive parfois aussi à des hommes mais comme c’est en proportion nettement moindre, je fais choix de centrer cet article sur les femmes. A de nombreux passages, ce que j’écris à propos d’un sexe pourrait cependant tout aussi bien s’appliquer à l’autre.

Identifier ses limites

Nos limites correspondent à la frontière au-delà de laquelle une expérience n’est pas juste pour nous et ne nous est pas bénéfique. Cela n’est pas synonyme de sortir de sa zone de confort car une partie de notre zone d’inconfort est encore dans nos limites. Tout l’art est d’explorer cette zone d’inconfort sans franchir ces fameuses les limites.

Il y a abus quand une limite été posée (il y a eu un « non » à un moment) et que la personne en face n’a pas voulu entendre et respecter cette limite. Mais pour qu’une femme puisse poser ses limites, encore faut-il au préalable qu’elle les ait elle-même identifiées.

Sentir ses propres limites est difficile et demande une réelle connaissance de soi. C’est d’autant plus subtil que ces limites se déplacent en permanence, en fonction de divers paramètres (confiance en soi, en l’autre…), en sorte que leur localisation nécessite d’être dans une écoute constante de soi-même. Par exemple, l’adolescence, période par excellence où l’on se cherche, est un âge duquel on ne peut exiger que ses limites soient clairement identifiées.

Pour découvrir ses limites, il faut tester et quand on expérimente, il arrive de se tromper. Quand on explore, il arrive de se perdre. C’est un passage obligé, que j’ai moi aussi franchi plus d’une fois. C’est comme cela que l’on progresse.

J’aime la façon dont Osho nous décrit l’homme/la femme en recherche : « Il vit en accord avec sa compréhension, sa petite lumière. Il sait que sa lumière est très faible mais que c’est la seule lumière. Il n’est pas catégorique, il reste humble : « peut-être ai-je tort mais je vous en prie, laissez-moi avoir tort en accord avec moi-même. » Faire des erreurs est la seule façon d’apprendre. Vivre en accord avec sa propre compréhension est la seule façon de grandir et de mûrir. Souvenez-vous seulement d’une chose – ne refaites pas continuellement la même erreur. Cela suffit. Si vous pouvez trouver une nouvelle erreur chaque jour, faites-la. Mais ne répétez pas les mêmes erreurs, c’est idiot. Celui qui trouve le moyen de faire de nouvelles erreurs grandira continuellement – c’est la seule façon d’apprendre, la seule façon de trouver sa propre lumière intérieure.  »

S’il est magnifique de vivre un grand nombre d’expériences en osant prendre le risque du tâtonnement et de l’erreur, il est néanmoins souhaitable de les vivre le plus possible en accord avec sa propre compréhension, sa propre vérité intérieure. On peut vivre une expérience qui nous a semblé amusante sur le moment et réaliser après coup qu’une autre partie de soi – qui n’avait pas été écoutée – l’a en fait très mal vécu et en restera meurtrie…

Une expérience sexuelle mal vécue peut être très destructrice et n’aura rien de formatrice ou de thérapeutique. Avec tout le respect dû à Friedrich Nietzsche, l’adage « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » est dans la majeure partie des cas une vaste foutaise : la plupart du temps on en ressort fragilisé, même quand on croit s’être endurci. En effet, s’endurcir signifie généralement devenir dur, insensible, coupé de ses émotions…, ce qui est une autre forme de faiblesse et nous handicape dans nos relations.

Plus on explore loin sa sexualité plus il est bon de rester à l’écoute de soi. En territoires inconnus, c’est notre seule balise et elle est toujours fiable, pour peu qu’on sache y prêter attention. Sinon on s’égare. Parfois c’est bien, mais parfois pas… Parfois sans dommage mais parfois avec séquelles…

Poser ses limites

Une fois ses limites identifiées, encore faut-il les poser à l’égard de l’autre. Souvent, cela n’est pas plus facile et demande un haut degré d’affirmation de soi, d’autant plus si l’autre se montre insistant, tente de contourner le refus par des manœuvres plus ou moins sournoises, se laisse aller au chantage affectif… De même, quand entre dans l’équation l’envie de faire plaisir à son partenaire ou le souci de nourrir la relation de couple, il n’est pas simple de sentir à partir de quand s’opère le glissement imperceptible vers le non-respect de soi.

Il arrive aussi que nos limites se déplacent sur un court laps de temps parce que notre envie a évolué. Et c’est légitime. De nombreuses personnes sont pourtant mal à l’aise à l’idée « d’actualiser » leurs limites à l’égard de l’autre. J’avais même lu sur un forum une femme qui expliquait qu’une fois qu’elle avait montré son ouverture (sexuelle) à un homme, « il lui fallait en assumer les conséquences, que c’était une question de politesse »… Pour moi, le savoir-vivre et la politesse n’ont rien à voir là-dedans. A moins d’avoir des relations sexuelles de façon totalement désincarnée, sans habiter son corps (comme pourraient le faire des prostituées ou des actrices X), la sexualité est un domaine particulièrement intime et autrement plus « impliquant » que de devoir finir son assiette…

Le seul moment où le savoir-vivre est susceptible d’intervenir c’est dans la façon dont les limites sont formulées. Ce n’est pas parce qu’on dit stop qu’il faut le faire de façon sèche et abrupte, pour ne pas dire castratrice… Là aussi, il est bon de faire preuve de délicatesse, car ce n’est pas parce que mes envies ne coïncident pas (ou plus) que les attentes de la personne en face sont pour autant scandaleuses ou illégitimes.

A fortiori dans ce domaine mouvant et incertain qu’est la sexualité, le droit de faire machine arrière me semble fondamental. Cela signifie que si on se rend compte qu’on s’est trompé, qu’on a changé d’avis, que cela va plus loin qu’on l’aurait voulu…, on a le droit de dire stop. Et ce n’est pas un manque de politesse, c’est au contraire une marque de respect envers soi-même. Dieu sait si c’est là que se trouve l’essence du Tantra : d’abord être à l’écoute de soi-même et suivre sa petite voix intérieure. Si elle me dit que ce que je fais ne me convient pas, j’arrête.

Même si la femme avait fait des avances à l’homme, lui a fait un strip-tease, qu’il y a déjà eu des attouchements ou baisers,  qu’ils ont déjà eu des relations sexuelles consenties par le passé…, qu’elle était d’accord il y a dix minutes…, elle conserve à tout moment le droit de changer d’avis.

Et devant cette volte-face peut être soudaine et inexpliquée, l’homme a le droit de râler ou de se sentir frustré. Jusque-là, cela peut être légitime. Au-delà, cela devient de la négation de l’autre. C’est un cliché de penser que les hommes sont irrémédiablement soumis à leurs hormones ou à des pulsions qu’ils ne peuvent refréner. A l’inverse de se nourrir ou de respirer, le sexe n’est pas un besoin vital. Si un homme doit renoncer à un rapport sexuel ou l’interrompre, il sera en mesure de s’en remettre, ne vous inquiétez pas pour nous…

La tentation de la culpabilité

Malgré la difficulté à sentir ses propres limites et à les verbaliser, il est néanmoins courant que des femmes ayant été abusées ressentent une forme de culpabilité suite à cet événement qu’elles ont pourtant subi.

Ainsi que je l’évoquais dans l’article sur la loi d’attraction (ici), cela m’apparaît une erreur d’affirmer qu’en toutes circonstances, nous sommes pleinement responsables de ce qui nous arrive et qu’il nous appartient d’assumer les conséquences des événements douloureux que nous aurions attirés à nous.

S’il y a des cas évidents de non-responsabilité (enfants victimes, agressions en rue…), certaines circonstances a priori plus floues méritent cependant d’être examinées.

Sans entrer dans des controverses morales ou juridiques, il me semble que d’un point de vue spirituel, il est dans la majeure partie des cas erroné et injuste d’imputer une quelconque part de responsabilité – et encore moins de culpabilité – à la victime d’un abus, quant bien même elle aurait commis une erreur de jugement ou aurait agi avec légèreté ou inconséquence.

Quant bien même elle aurait peut-être été imprudente en ouvrant sa porte à l’abuseur ou en acceptant de se rendre chez lui, qu’elle aurait été ambiguë, aurait reproduit des schémas passés, aurait un mode de vie libre…, cela ne justifiera jamais un abus. C’est l’abuseur le coupable, le seul responsable.

Elle a peut-être « amorcé » involontairement la situation (et encore, le simple fait d’avoir accepté de recevoir le futur abuseur chez elle a peut-être suffi), mais elle ne l’a pas créée. Avec un autre homme que lui, cette amorce n’aurait vraisemblablement pas débouché sur un abus. C’est lui qui fait choix que la situation devienne ce qu’elle est et cette amorce n’y est pour rien. Seul l’abuseur est responsable de la décision de transformer un simple contexte potentiellement « propice » en un passage à l’acte effectif. Il est de même seul responsable de sa croyance que lorsqu’une femme porte une tenue sexy ou accepte d’aller boire un dernier verre, cela signifie forcément un début de consentement de sa part et une disponibilité sexuelle.

Lorsqu’une femme déclenche une montée de désir sexuel chez un homme, l’origine de ce désir ne se trouve pas tant chez la femme qu’à l’intérieur de l’homme. La survenance d’une femme dans une pièce pourra en effet attirer certains hommes et en laisser d’autres indifférents, ce qui montre bien que c’est majoritairement la sensibilité propre à chaque homme qui préside à la survenance ou non du désir.

Il est bien sûr des cas où la femme a recherché à susciter ce désir, auquel cas sa participation dans la montée du désir de l’homme est plus grande. Cependant, sa « coresponsabilité » s’arrête là, au fait qu’un désir est né. Après, il appartient à l’homme de prendre l’entière responsabilité de la façon dont il gère son désir, comment il le vit et ce qu’il en fait. Son désir lui appartient totalement.

A cet égard, je trouve très hypocrites les cultures – patriarcales – qui enjoignent à la femme de se couvrir « décemment » pour ne pas susciter le désir de l’homme (notre culture occidentale n’est pas forcément en reste, quand une minijupe peut être considérée comme une circonstance atténuante à un viol…). Ce faisant, l’homme se déresponsabilise à bon marché alors qu’ici la femme joue juste le rôle de déclencheur, pas forcément volontaire. Une fois la mèche allumée, c’est uniquement en l’homme que le processus du désir se joue. Un homme grandit à chaque fois qu’il reconnaît le rôle de miroir de l’autre et prend l’entière responsabilité de ce qui se passe en lui.

Être à l’écoute des limites de l’autre

S’il est malaisé de sentir ses propres limites, il ne peut raisonnablement être exigé de son partenaire de mieux les connaître que nous. C’est un mythe de croire que parce qu’il nous aime, il saura infailliblement percevoir ce que ne nous voyons pas nous-même. Le partenaire n’est pas devin et à moins d’une grande expérience et d’une très fine sensibilité, s’il n’est pas guidé et éclairé par des messages verbaux et corporels, il ne pourra lui aussi que procéder par erreurs et tâtonnements.

A cet égard, en cas d’hésitation quant à sa lecture de la situation, il est important que le partenaire ose en demander confirmation, quitte à devoir assumer la frustration née de la non-rencontre de ses attentes.

Cela nécessite une grande authenticité à l’égard de soi-même et à l’égard de l’autre, la capacité à dévoiler ses fragilités, ses doutes et ses peurs ; qui sont les préludes indispensables à une bonne communication entre partenaires en ce domaine délicat qu’est l’intimité. A cet égard, je ne résiste pas à l’envie de donner un petit coup de pouce à la diffusion d’un très chouette et salvateur petit livre écrit par un couple d’amis thérapeutes, offrant de judicieux outils pour une meilleure communication intime. Je le recommande chaudement ! (ici).

Cette communication intime se déploiera pleinement dans un climat de confiance. Et la confiance, cela se gagne progressivement. Ce n’est donc pas une très bonne idée de penser  « qu’il faut un peu forcer les limites pour que la relation évolue », comme je l’ai déjà lu. Si la femme est constamment sur la défensive, se demandant quand et comment l’homme va tenter de déjouer sa surveillance, il y a peu de chance qu’elle puisse s’abandonner en confiance et veuille explorer d’autres territoires.

En revanche, si l’homme est à l’écoute de sa partenaire, est en mesure d’entendre ses limites et d’accepter leurs fluctuations, c’est la meilleure façon de poser les bases en vue d’une relation durable, harmonieuse  et de qualité.

Didier de Buisseret

 

 

 

9 commentaires pour “Les limites dans la sexualité

  1. Ghyslaine Vigière d'Anval

    Oui… Malgré tout, le domaine magique et mystérieux de la sexualité reste souvent hautement impliquant, d’autant plus si l’élan est parti du coeur et que la femme est amoureuse.
    En matière de sexualité, l’intégrité profonde est en jeu et la vulnérabilité n’est pas loin.
    Savoir dire  » Non  » même si cela n’a pas été le cas auparavant est un droit fondamental à se respecter.
    Là encore, quand on se sent digne, en justesse de qui on est, que l’on sait exprimer ses limites, ses besoins, ses peurs sans crainte et avec simplicité, notre positionnement peut s’effectuer avec clarté.

  2. Sam

    Merci pour cet article. Cela m’a permise de mieux comprendre. Car comme bcp de femmes. J’avais de fausses idées. Une fois que j’ai allumé la mèche. Je me sentais obligé d’aller au bout. Alors que je n’en avais plus envie. Cela m’est arrivée souvent. Merci à vous pour votre aide pour mon évolution personnel.

    1. Didier de Buisseret Auteur du post

      Heureux que cet article ait pu vous être utile, Samira. Je vous souhaite une belle continuation dans votre parcours de vie.

  3. Anne Mozet-Ledouble

    Bonsoir
    je trouve bien votre article qui me parle
    Je suis sur Nantes. connaissez vous des personnes de confiance avec qui parler de sexualité relativement proche de ma ville . Je n’ai pas pratiqué le Tantra.
    Par mail
    Merci d’avance au cas ou
    Anne

    1. Didier de Buisseret Auteur du post

      Bonjour Anne. Désolé, je ne connais pas de tantrikas dans la région nantaise. Il existe de nombreuses pages FB de tantra où il est possible de demander ce genre de renseignement.

  4. Nadia Morin

    Merci.

    Vous ne saurez jamais à quel point je suis heureuse de découvrir vos écrits. Vous avez mis des mots sur ce que je ne suis jamais parvenue à m’expliquer moi-même, imaginez alors le dire à l’autre. Cela m’a conduit plus d’une fois dans des situations que je ne voulais pas, avec le sentiment d’être « redevable » et donc, accepter ce dont je ne voulais pas. La culture, l’éducation, l’envie d’être aimée, tout ça est confus et m’ont toujours amenée sur des routes sinueuses qui m’ont font vivre de douloureuses sorties de route avec à chaque fois, l’ impresssion d’être brisée. J’en suis venue à ne plus vouloir être en relation et rester seule. Oui, cela m’évite de revivre des patterns souffrants, mais une partie de moi ne vit pas. Vos propos dans ce texte et les autres, viennent enfin de jeter de la lumière sur ce que je ne voyais pas clairement.

    Encore une fois, merci.

  5. coste

    Merci pour ce magnifique texte, si clair et respectueux. Pour ma part , je trouve difficile de partager la sexualité de la manière qui me correspond; c’ est à dire avec tout son être. Les hommes plus jeunes sont plus ouverts, je crois à ça, mais chez les hommes de mon âge,la quarantaine, vibrer avec tout son corps,respirer, sentir la ou les connexions….un peu extraterrestre pour eux.

    Qu » en pensez vous?

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