Que faire avec son désir ?

 

Désir

De tous temps, le désir sexuel a été perçu avec une grande méfiance. Il est chargé de tous les maux, considéré comme responsable de bien des débordements coupables, de porter atteinte à l’équilibre et à l’honneur des familles, de pousser hommes et femmes à la ruine et au désespoir…

Du fait des risques d’addiction, d’excès et de souffrance liés à la difficulté d’apaiser durablement le désir, dont l’assouvissement est vu comme illusoire, nombre de voies spirituelles prônent de s’en détacher le plus possible, de limiter au maximum ses désirs ; seule façon selon elles de parvenir à une réelle sérénité intérieure.

Écueils du détachement

Cette piste du détachement présente toutefois deux écueils à ne pas sous-estimer. Le premier est de confondre détachement avec indifférence. Qu’à force de garder ses désirs à distance, on finisse par se couper totalement de tout élan, de toute vitalité, à éradiquer toute vie en soi (cfr. l’article Tantra et sexualité). La sérénité intérieure consiste-t-elle en une sorte d’anesthésie générale ou provient-elle au contraire d’une acceptation inconditionnelle de tout ce qui nous constitue, en ce inclus nos pulsions et nos émotions ?

Le second danger du détachement est de le voir comme un but en soi à atteindre à force de volonté et de discipline à l’égard du corps et de croire qu’une fois cet objectif atteint, la paix en découlera. L’expérience montre que cela ne fonctionne que très modérément en dépit des efforts déployés. L’histoire regorge de techniques d’ascétisme et de mortification n’ayant réussi qu’à créer plus d’obsessions, de frustrations, de douleurs secrètes et de perversions.

Ainsi que je l’expliquais dans l’article Soyons spirituellement incorrects, il est important de ne pas inverser l’ordre des choses : c’est en progressant dans son évolution spirituelle qu’une forme saine de détachement se produira d’elle-même, comme une conséquence naturelle et indirecte. Par contre, s’efforcer de se couper artificiellement de ses ressentis constitue une forme de contrainte ou de rejet d’une part de soi, ajoutant des tensions et des conflits intérieurs qui ne semblent d’évidence pas le chemin le plus direct vers l’acceptation de soi et la sérénité…

Envies et désirs

Consciente de ces deux écueils, la voie tantrique suggère de ne pas voir le désir comme un danger à garder à distance mais invite au contraire à l’expérimenter, à le ressentir pleinement comme le mouvement de la vie se manifestant en nous sous la forme de l’énergie sexuelle.

Mais, en pratique, que faire avec ce désir qui se révèle parfois si encombrant ? En effet, rien de plus capricieux que le désir, qui vient et va à sa guise, s’incruste sous forme de pensées obsessionnelles, s’invite à des moments totalement incongrus ou se projette sur une personne avec qui concrétiser ce désir semble inenvisageable …

Dans son excellent livre L’amant tantrique, Jacques Ferber distingue deux façons d’appréhender le désir. La première façon de vivre le désir est de le percevoir comme une « envie ». Cette envie est ressentie comme un manque à combler et est vécue dans la tension, dans l’anticipation de son assouvissement. Il y a une insatisfaction du moment présent puisque l’être est tendu vers le moment futur où son envie sera enfin satisfaite. Le moment présent où l’on ressent ce désir est perçu comme parfaitement inintéressant, voire frustrant, et on le souhaite le plus court possible : seul compte l’instant futur où le désir pourra être assouvi.

C’est la façon la plus commune de vivre le désir : j’attends impatiemment le moment où je pourrai le satisfaire et si cela devait s’avérer impossible, j’en ressentirais une frustration à la hauteur de mon attente.

Le désir et son objet

La seconde façon d’appréhender le désir – la façon tantrique – est d’y mettre de la conscience. Cela passe tout d’abord par la prise de conscience qu’il existe une distinction entre le désir et l’objet du désir, qu’il est possible de dissocier l’objet du désir de l’énergie sexuelle que cet objet a activée. Par exemple, si mon désir naît de la rencontre d’une fille attirante croisée en rue, il y a d’un côté le désir qui naît en moi et de l’autre, cette fille qui a juste été l’étincelle ayant allumé la flamme de mon désir (cfr. l’article Les limites dans la sexualité).

La proposition tantrique est de se détacher de l’objet du désir (la fille croisée en rue) et de ne poser son désir sur personne en particulier. Daniel Odier va plus loin en nous invitant à le poser sur tout le monde indistinctement : « C’est l’intensité sans retenue de votre désir qui vous comble et non plus l’idée de posséder, de séduire, de combler un vide (…). Un désir centré sur un seul objet peut nous obséder et nous crisper au point de nous masquer le monde, il peut nous rendre absent au monde. D’où l’idée de laisser s’épanouir notre désir sur la totalité des objets. L’absence d’un objet passe alors inaperçue car on reste abreuvé par l’infinie variété du monde, contrairement à ce qui se passe si le seul objet élu est manquant, provoquant frustration et solitude »

Une fois lâchée l’idée que ce désir doit être projeté sur quelqu’un, il devient alors possible de se détendre face à la croyance que ce désir doit aboutir quelque part, que quelque chose doit nécessairement se passer. La pression diminue et nous pouvons nous relâcher face à ce désir. En ne projetant pas d’en faire quoi que ce soit de précis, il perd son côté impérieux et « encombrant ».

Il ne s’agit pas de s’efforcer à n’avoir strictement aucune attente quant à ce sur quoi ce désir pourrait déboucher. Dans de nombreux cas, une absence totale d’attentes serait irréaliste, presque inhumaine, et lutter contre la survenue d’attentes équivaudrait à ajouter un nouveau conflit intérieur à ceux déjà présents. La proposition est de lâcher cette attente, de se décrisper par rapport à elle. D’accueillir le fait que « j’aimerais bien qu’il se passe quelque chose » mais sans y mettre d’attente particulière, sans vouloir être trop précis ou trop exigeant quant à ce « quelque chose ». C’est dans l’acceptation que ce qui surviendra sera de toute façon « parfait » qu’un lâcher-prise peut survenir.

Être avec son désir

Une fois que s’est opérée la distinction entre le désir et ce qui l’a déclenché, il est plus facile de revenir à soi-même, de se recentrer et de prendre conscience de ce que c’est à l’intérieur de soi que se joue la majeure partie du processus.

Le Tantra propose d’être à l’écoute de ce qui se passe en soi, d’être simplement présent à ce désir qui nous parcourt. Au moment où l’on se décrispe par rapport à son envie, que l’on accepte d’accueillir en soi cette énergie de vie et de se laisser traverser par elle, quelque chose se relâche.

Alors que le désir vécu comme « envie » est tout entier tendu vers le futur et focalisé sur un objet précis, le désir tantrique est pleinement dans le moment présent, qu’aucun objectif à atteindre ne vient masquer. Et en ne se crispant pas sur un objet particulier, le désir devient ouverture à tout ce qui nous environne.

Lorsqu’on perçoit que le désir se suffit à lui-même, il devient alors possible de goûter la saveur du désir pour lui-même, de le savourer dans le moment présent en réalisant qu’en lui-même ce désir est déjà plaisir : « Il n’y a alors plus de frustration puisque le plaisir est déjà là dans cet instant présent qui s’ouvre à l’autre, qui s’ouvre à la vie et donc à l’amour. C’est dans cet espace où tout lâche, où toute l’envie frustrée se transforme en félicité de l’être, que l’on touche au divin » (Jacques Ferber).

S’ouvrir à la dimension yin du désir

Cette détente dans le désir est généralement plus facile d’accès à la femme, dans la mesure où elle requiert une capacité d’accueil et d’intériorisation qui est plus spécifiquement yin (cfr. l’article Masculin/Féminin). L’homme, plus naturellement yang, aura une tendance naturelle à vouloir concrétiser son désir dans l’action sexuelle, à rechercher la réalisation d’un objectif d’autant plus impérieux que son désir reste centré dans son sexe.

Or, lorsque le désir augmente, si l’énergie sexuelle est maintenue localisée dans la zone pubienne, la pression montera comme dans la casserole du même nom, créant une tension vers un objectif futur : la libération dans l’orgasme. En revanche, si au lieu d’être concentrée dans le sexe, l’énergie est diffusée dans tout le corps (par la respiration ou le massage), cette pression retombe et la détente peut s’installer.

Le relâchement dans le désir et sa diffusion dans le corps sont d’ailleurs à la base des techniques tantriques permettant de retarder l’éjaculation et d’atteindre des états d’extase. Il est à cet égard piquant de constater qu’alors que beaucoup d’hommes voient dans une érection prolongée le signe de leur virilité au point de sombrer dans l’angoisse de la performance, la solution se trouve pourtant dans l’ouverture à leur dimension yin…

Cette ouverture sera d’autant plus appréciée par la partenaire de l’homme qu’en l’éloignant de son obsession d’objectif à atteindre, l’homme sera moins tenté « d’instrumentaliser » sa partenaire en vue de l’assouvissement de son désir. L’homme pourra alors être pleinement présent à sa partenaire et la rencontrer réellement dans l’étreinte.

Jacques Ferber résume joliment ce défi de l’homme : « la difficulté essentielle pour l’homme est de passer du faire à l’être, de l’objectif au laisser-faire, tout en restant présent et ouvert. Pour être dans cet état de lâcher-prise, il faut que le yang laisse un peu de place au yin, il faut que la partie féminine de l’homme soit présente et en union avec sa partie masculine. L’union du masculin et du féminin doit avoir lieu aussi bien entre les deux partenaires tantriques qu’à l’intérieur de chacun des partenaires ».

La culpabilité du désir

En laissant l’énergie sexuelle se diffuser dans le corps, on perçoit que si cette énergie trouve sa source dans nos deux premiers chakras et a une origine sexuelle, elle est bien au-delà de la génitalité. C’est une énergie brute qu’il serait réducteur de qualifier uniquement de « sexuelle », ne pouvant se concevoir en termes de « morale ou amorale ».

Le massage tantrique est une belle occasion d’explorer son rapport au désir et d’en ôter toute notion de honte ou de culpabilité. En ne se crispant pas sur ce qui nous traverse, en accueillant inconditionnellement cette énergie de vie qui se diffuse et nous vivifie de l’intérieur, un magnifique travail de réhabilitation du désir peut s’opérer. S’il est perçu comme un élan de vie beau et naturel, le désir perd son caractère sulfureux.

Il est alors possible d’éprouver du désir pour quelqu’un d’autre que son partenaire sans ressentir la culpabilité de l’infidélité puisque ce désir peut se détacher de celui ou celle qui la déclenché et n’implique aucune obligation de se concrétiser dans quoi que ce soit.

Il suffit d’apprécier la vie qui coule en soi, de se nourrir de cet élan comme d’une sève de printemps, avec – pourquoi pas – une petite pensée de gratitude pour la personne qui a enclenché chez nous ce désir…

J’ai envie d’emprunter à Iann Thibault (www.cles.com) le mot de conclusion : « Où nous mène le désir ? Nous ne le savons pas. Voilà pourquoi il est si important de suivre le chemin auquel il nous invite, et de découvrir ce qu’il veut nous révéler de nous-même : notre nature véritable. À emprunter le chemin de l’approfondissement du désir, nous prenons un risque majeur : celui de devenir libre, et plus grave encore, de devenir heureux ».

Didier de Buisseret

 

 

 

 

5 commentaires pour “Que faire avec son désir ?

  1. Anne Mozet-Ledouble

    Merci beaucoup de partager vos connaissances.
    Je comprends intellectuellement , mais je ne me sens pas capable de mettre en place ce dont vous parlez sans accompagnement . une rencontre m’a fait voir mes désirs en face , j’ai fais un travail d’accueil ce qui n’à pas été simple aux regard de mon éducation et de ce que j’ai découvert en ce miroir… mais j’avoue, je suis scotchée aux pensées de désirs , à l’objet qui pourrait effectivement être autre . Ainsi, la grande joie s’est transformée en dépendance et cela me rends malheureuse, d’autant que je ne peux me résoudre à renoncer à cette pulsion de vie dont j’ai tant manqué . je sais que c’est en partie lié à des mémoires d’abandon coté père donc tout ça n’est pas confortable . Je fais ce que je peux pour nettoyer , mais c’est long et les émotions douloureuses car je me vois dans cette situation .

    1. Didier de Buisseret Auteur du post

      Merci, Anne. Cette détente à l’égard du désir peut en effet être rendue difficile s’il y a des blessures d’abandon. Un travail sur ces blessures, avec un accompagnement adéquat, serait certainement bénéfique. Bonne continuation sur votre parcours.

  2. JP

    Détacher le désir de l’objet de désir : oui. Ce que vous écrivez est libérateur. Et mes bras s’ouvrent largement plutôt que de se crisper.
    Il me semble que ce détachement peut aussi s’appliquer à la peur, au manque … Profiter de l’énergie sans la verrouiller sur quelque chose.

  3. Philippe

    Merci beaucoup Didier pour cet article qui m’éclaire sur sur ce fantastique chemin de la découverte de moi même, des autres, de la vie et du divin…le tout ne faisant probablement qu’un ! Pour moi, le tantra est une voie de révélations que j’ai parfois du mal à vivre et j’apprécie de lire ton temoignage accompagné de citations de maîtres en ce domaine. Namasté

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