Les techniques sexuelles

 

De nombreux livres ou séminaires de Tantra proposent l’apprentissage de techniques sexuelles donnant accès à la maîtrise de l’éjaculation, aux orgasmes cosmiques et multiples, aux montées fulgurantes de la mystérieuse Kundalini…

Si ces techniques vous intéressent, je vous invite chaudement à lire ces livres parce que vous n’en apprendrez rien dans le présent article.

C’est en effet une vision du Tantra qui me laisse mitigé car, outre la place disproportionnée accordée à la sexualité, elle met la maîtrise de techniques au centre de la démarche alors que le Tantra est justement une « non-technique ». Osho nous l’explique en ces termes : « Le Tantra réel n’est pas une technique, il est amour. Il n’est pas technique, il est prière. Il n’est pas orienté vers la tête, il est un assouplissant dans le cœur. S’il te plaît, souviens-toi de cela. Il y a beaucoup de livres sur le Tantra. Ils parlent tous de technique. Mais le Tantra réel n’a rien à voir avec une technique. Le Tantra réel ne peut pas être écrit ».

Je ne dis pas qu’il faut bannir toute technique car, comme dans tout art, une base minimum est nécessaire pour que la sensibilité et la créativité aient les moyens de s’exprimer. De même, certaines techniques peuvent amener à des résultats thérapeutiques réellement appréciables. Néanmoins, il est important d’être au clair quant à sa démarche : l’apprentissage de ces techniques trouve–t–elle sa motivation dans un élan spirituel, la volonté de démarrer un processus sexothérapeutique ou juste l’envie d’être plus performant au lit ? Selon moi, et c’est ce que je tâcherai de développer ci-après, un chemin spirituel prioritairement centré sur des techniques risque de mener à une impasse.

La non-voie

La plupart des voies spirituelles ont en commun d’avoir identifié l’excès d’ego comme un obstacle majeur à une évolution véritable. Or, une pratique axée prioritairement sur des techniques vient nourrir inévitablement l’ego. En effet, toute technique suppose une maîtrise et le contrôle d’un processus en vue d’aboutir à un résultat pour lequel il y a forcément des attentes ; bref, tout ce dont l’ego raffole.

Osho enfonce encore le clou à ce sujet : « Si ton orientation est plutôt vers la technique, tu rates le mystère du Tantra. C’est le Pseudo-Tantra qui fondé sur des techniques, car s’il y a des techniques, l’ego est là pour contrôler. Alors tu seras en état de faire – et faire représente le problème, car l’état de faire amène le faiseur. Le Tantra doit se trouver dans l’état de non-faire (…) ».

Avant que le Tantra ne soit rendu accessible aux occidentaux, ces techniques sexuelles millénaires étaient réservées aux initiés après de longues années de pratiques dédiées à la méditation et à la connaissance de soi, de façon à ce qu’ils aient le degré de maturité spirituelle suffisant pour recevoir cet enseignement. Or, chez nous, il y a parfois une tendance à démarrer directement par l’apprentissage de ces techniques, avec pour conséquence qu’elles sont le plus souvent mal comprises et instrumentalisées au service de l’ego.

Chaque technique maîtrisée, chaque objectif atteint, chaque timbale décrochée, au lieu d’être un jalon sur le chemin de la sagesse, devient alors une occasion de flatter l’ego et entretient une vision de moins en moins sacrée et de plus en plus performante de la sexualité.

C’est le danger du matérialisme spirituel dénoncé par le bouddhiste Chögyam Trungmpa, lorsqu’on a l’illusion de se développer spirituellement alors qu’en réalité, la pratique spirituelle est détournée par notre ego en vue de son propre renforcement. « Je suis si fier d’être arrivé à un tel niveau d’humilité », pense l’apprenti-sage…

De même, un appui excessif sur des techniques cristallise une attente de résultat. Or tout chercheur spirituel aguerri en a déjà fait l’amère expérience, plus l’envie d’arriver quelque part devient forte, plus ce quelque part se dérobera et lui glissera entre les doigts.

Pour le Tantrikâ, la qualité de présence aimante à soi et au monde devrait primer sur tout le reste et, particulièrement, sur toute idée de progrès spirituel à coup de maitrise technique. Daniel Odier le résume bien : « La réussite de ce petit miracle de présence dispense de tous les expédients, de toutes les techniques, de toutes les pratiques spirituelles, de tous les yogas spécifiques. C’est la non-pratique suprême puisque dans l’éclair de l’instant s’annihile tout devenir et progression sur la voie spirituelle ».

La dimension Yin de la voie spirituelle

Progresser sur un chemin spirituel demande une bonne connexion à sa polarité Yin, qui est le siège de l’intériorité, de l’accueil des émotions, de l’abandon et de l’intuitivité.

Les personnes dont le Yang est dominant ont souvent une attirance pour les techniques et ont tendance à s’y raccrocher car le Yang est en terrain connu quand il a la possibilité d’être dans l’action, avec un processus à maîtriser, et a l’assurance rationnelle qu’en suivant scrupuleusement les étapes de la recette, il arrivera au résultat escompté. Ce faisant, les techniques permettent au Yang de conserver une forme de contrôle et de ne pas s’abandonner totalement au lâcher-prise. Comme on l’imagine, cette propension à rester dans la zone de confort n’est pas particulièrement propice à une évolution en profondeur.

De même, les techniques maintiennent plus dans le domaine du « faire » que dans celui de « l’être », incitant à être plus tourné vers l’extérieur de soi. De ce fait, la faculté d’intériorisation, déjà peu évidente pour un sujet très Yang, se complique d’autant et la dimension méditative de la pratique risque de s’estomper.

Enfin, lorsqu’il y a l’attente de la survenance d’un résultat futur, comment arriver à être totalement dans le moment présent, ouvert à ce qui est là ? Forcément, la tension vers ce résultat à atteindre risque de masquer l’instant présent, voire de faire obstacle à la connexion avec le partenaire. Essayez d’être totalement présent et à l’écoute de votre partenaire tout en récapitulant dans votre tête un processus à suivre… Ce qui était censé être un moment de communion sacrée à deux pourrait bien se transformer en un exercice fastidieux d’où toute légèreté et plaisir se sont évaporés.

La dictature du résultat

Un autre écueil fréquent est que ces techniques, promettant un résultat, n’induisent ce résultat comme la nouvelle norme à atteindre, avec ce que cela suppose comme stress de la performance et de jugement dénigrant envers soi-même si l’idéal en ligne de mire apparaît comme finalement trop éloigné.

Dans le monde bigarré du Tantra, il est possible de rencontrer des tas de gens qui ressentent le besoin de codifier une pratique – pourtant diverse et multiforme par essence – dans un cadre rigide et normalisé, menaçant d’excommunication quiconque hasarderait un orteil hors du périmètre : « Quoi, il vous arrive d’éjaculer lors d’un rapport sexuel ou d’atteindre l’orgasme lors d’un massage ? Mais c’est très mauvais, ce n’est plus du tout du Tantra ! ».

Or, selon moi, Le Tantra invite avant tout à être à l’écoute de sa propre vérité intérieure et de suivre ce qui paraît juste et bénéfique pour soi. Dès lors que cela peut suivre une voie différente pour chacun à tel ou tel moment de son parcours, toutes ces injonctions réductrices me paraissent méconnaître la diversité du vivant.

Ainsi, Jacques Ferber, auteur de L’amant tantrique, a jugé nécessaire de clarifier son propos sur son site web afin d’être bien compris sur ce point : « Tout cela, ce sont des possibilités, des espaces qui s’ouvrent, pas des injonctions ni des obligations qui enferment et font rétrécir l’être !! Le pire serait de prendre la possibilité qui nous est donnée d’avoir des orgasmes multiples comme une autre règle, comme un autre principe, avec tout son carcan de contraintes et de culpabilité quand on n’arrive pas à suivre cette norme. Que certains puissent maintenant culpabiliser s’ils éjaculent… Cela serait vraiment un comble ! ».

De même, comment concilier l’invitation à s’accueillir tel que nous sommes avec cet impératif de résultat, s’il n’est pas atteint ? Dans le monde curieux du développement personnel, on peut voir fréquemment à l’œuvre cette violence exercée sur soi-même pour tenter de correspondre à la vision idéalisée de soi que l’on croit devoir atteindre.

A ce sujet, je me souviens de Daniel Odier, lors d’un séminaire auquel je participais, qui ironisait sur les nombreux pratiquants qu’il avait rencontrés dans sa carrière, affligés de troubles et de tics nerveux à force d’être dans la rétention et le contrôle. Comment une recherche frénétique de la sérénité peut conduire à la crispation…

Ces conflits intérieurs que l’on s’inflige au nom de la spiritualité sont tellement dommage et à l’opposé de l’intention de départ que j’y avais déjà consacré tout un article (ici).

La dimension thérapeutique

Toute voie de réalisation de soi a par essence une dimension thérapeutique, et le Tantra n’y fait pas exception. A cet égard, il existe deux perceptions du Tantra, qui peuvent cohabiter, que je vous décrits ci-dessous de façon un peu schématique.

Une première façon d’appréhender le Tantra, plus « puriste » et traditionnelle, ne recherche frontalement aucun résultat particulier, pas même thérapeutique. Cette approche considère que c’est en progressant sur ce chemin de connaissance et d’acceptation de soi que, naturellement, presque comme un effet secondaire, la paix s’installera et les blessures cicatriseront.

La seconde vision conçoit le Tantra comme une forme de thérapie psycho-corporelle, particulièrement dans le domaine de la sexualité. De ce point de vue, la dimension spirituelle et holistique du Tantra est un peu (ou beaucoup) gommée au profit d’une approche plus ciblée sur la prise en charge du trouble dont souffre le patient (anorgasmie, impuissance, éjaculation précoce, déconnexion du corps, perte du désir, traumatisme lié à des abus…). Plutôt que de Tantra, il serait parfois plus juste de parler de sexothérapie utilisant des outils d’inspiration tantrique.

Lors d’une première rencontre en séance individuelle, il est bon que le client et le praticien commencent par vérifier que leurs visions respectives coïncident (voir article Guide ou thérapeute ?). Lorsque le client vient avec une attente sexothérapeutique précise sans pour autant souhaiter entamer un chemin spirituel, une approche plus technique peut être pertinente.

Il est cependant possible de concilier les deux approches. Lorsqu’une personne vient me voir pour traiter une question d’ordre sexothérapeutique à travers un massage tantrique, je lui propose toujours d’élargir l’angle d’approche. En effet, il est rare que ce genre de trouble n’ait pas une origine émotionnelle ou ne soit pas en lien avec un manque d’amour de soi. N’aborder que l’aspect sexuel serait méconnaître la cause profonde et équivaudrait à ne traiter que le symptôme.

De même, afin d’éviter que la personne ne se crispe sur une attente trop cristallisée ou ne ressente une pression de résultat, nous n’irons jamais frontalement travailler la question qui l’amène, mais simplement créer les conditions les plus propices pour que quelque chose puisse évoluer, puis lâcher-prise quant à la façon dont cette évolution se fera concrètement.

A cet égard, la plus essentielle et la plus efficace des techniques reste la pratique de la respiration. Une respiration ample et détendue favorise la circulation fluide dans le corps des énergies et des émotions, permettant de s’abandonner sans crispation à ce qui nous traverse lors du massage.

La personne massée entre alors dans un espace où la question de son trouble sexuel, ne se pose plus à elle avec la même acuité. En lâchant son objectif et ses attentes, elle crée une détente lui donnant accès à ce fameux chemin de bienveillance et d’amour de soi, qui est le meilleur sésame vers la guérison.

De cette façon, tout en partant d’un point de départ thérapeutique, il est possible de retrouver la dimension méditative et holistique de la démarche.

 

Didier de Buisseret

 

 

9 commentaires pour “Les techniques sexuelles

  1. Jérôme

    Vu d’un homme, si la technique est : bander ou pas, éjaculer ou pas dans la relation sexuelle ?
    il n’y a d’autre réponse que : l’amour d’abord.
    L’amour de moi, compassion souriante lorsque je tente pendant quelques secondes d’appeler échec ou « flûte alors » la manière dont mon énergétique sexuelle s’exprime.
    L’amour de l’abandon : ce n’est que lorsque j’abandonne tout effort et toute tension pour arriver à quelque chose que je parviens à la détente dans laquelle je puis rencontrer ma masculinité.
    L’amour de l’instant présent pour vivre comme cadeau sublime toute minute passée à te regarder, à te toucher, à goûter tout ce qui se présente, même la non-action.
    L’amour de toi, dévotion à ton plaisir, émerveillement devant l’énergie sexuelle de la Femme, adoration renforçant mon désir de t’adorer.

  2. nono

    Intéressant, ceci dit, je suis toujours dérangé par cette idée que la voie de la sagesse
    et de l’élévation spirituelle soit parfois résumé au concept: De non désirer,
    de non vouloir, de non objectif, de non ressentir, de non sentiments, de non
    attachement, de vide. Ce genre d’extrême ressemble pour moi strictement à l’inverse
    de la vie.

    Maintenant, d’accord avec méfiance du contrôle, méfiance de l’égo, de l’égoïsme,
    de l’individualisme

    1. Didier Auteur du post

      Ah, je pense que vous avez mal compris le sens de l’article. Le fait de ne pas centrer sa pratique sur les techniques ne signifie pas le non-désir ou le non-ressentir. Au contraire, c’est une invitation à aller vers plus de spontanéité et d’innocence, ce que la technique vient masquer. Je crois avoir assez écrit sur les danger du détachement mal compris.

  3. Claudie

    Merci
    Belle étude
    Effectivement ce qui ressort de ton étude est que le tantrisme est une recherche sur soi et l’amour en soi
    Ensuite etre 2 dans l’amour est génial

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