Les émotions, amies ou ennemies ?

 

De nombreux articles portent des titres comme « La tyrannie des émotions » ou « Les émotions, comment s’en libérer ? », induisant l’idée qu’elles sont un problème, des intruses encombrantes à évacuer, si pas des ennemies à combattre. Pourtant, ce n’est pas nécessairement le sens du message de ces articles. Le choix des mots est donc important et je me rends compte que, par le passé, j’ai moi-même pu contribuer involontairement à nourrir cette confusion. Clarifions donc.

L’émotion, un phénomène physiologique

Ainsi que je l’avais déjà décrit dans un ancien article que je vous invite à relire (ici) pour mieux comprendre celui-ci, une émotion est une réaction physiologique permettant au corps de répondre de façon adaptée à un évènement extérieur.

Le processus émotionnel se déroule en deux temps : tout d’abord le corps se met en tension, puis il génère une décharge qui évacue cette tension et lui permet de revenir à son équilibre de base. Par exemple, en cas de forte surprise, le corps sursaute et se prépare à la fuite ou à la lutte puis, s’il constate qu’il n’y a pas de réel danger, un relâchement musculaire s’opère.

Sur le plan physiologique, les émotions ont donc une fonction primordiale de bio-régulation en permettant au corps de réagir de façon extrêmement rapide et adaptée à un potentiel évènement extérieur et par après, de revenir à son état initial.

La rétention de la décharge

La première étape, celle de la mise sous tension, est totalement indépendante de notre volonté et nous n’avons aucune maîtrise sur elle : nous ne pouvons que constater sa survenance sans rien pouvoir y changer. En revanche, il nous est possible d’interférer (consciemment ou non) avec la seconde phase, en limitant ou refoulant l’expression et les manifestations extérieures de l’émotion.

Ce contrôle de l’expression des émotions a cependant pour conséquence immédiate que la décharge est atténuée et ne permet plus de libérer complètement la tension générée lors de la première phase. Sur le plan purement physiologique, cette tension contenue va s’imprimer dans le corps et contribuer à la création de contractures et nœuds musculaires. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, une émotion de joie qui serait réprimée génèrera tout autant de tension qu’une émotion de colère.

Ce phénomène peut également se lire d’un point de vue énergétique, les émotions n’étant finalement que des charges énergétiques qui nous traversent. Lorsque l’émotion est refoulée, la charge énergétique ne peut nous traverser librement et reste donc enfermée dans le corps où elle va se cristalliser pour former des agrégats de plus en plus denses dans nos corps énergétiques.

En introduction à une séance de massage, j’illustre souvent cela avec une image : imaginez que vous êtes un morceau de verre transparent et que vos émotions sont comme un rayon de lumière. Laissez-vous traverser par cette lumière sans crisper sur elle. Rien ne vient empêcher la lumière d’entrer, de traverser et de ressortir. Et après, il ne restera aucune trace de son passage à travers vous.

Même si l’amour n’est pas à proprement parler une émotion, ce passage sublime de Christiane Singer vient magnifiquement parler de cette qualité d’abandon à se laisser traverser : « La souffrance en amour – si terrifiante, si variée – apparaît partout où il y a résistance – où l’un ou l’autre se cramponne – partout où cette formidable énergie qui ne demande qu’à nous traverser sans relâche est bloquée. La passion est destructrice parce que je tente de la retenir, d’en faire ma propriété. Or je souffrirai jusqu’à en mourir – et beaucoup savent que ces mots ne sont pas exagérés – jusqu’à l’instant où je « passerai à travers ». Le sens de la souffrance, c’est de traverser. Nous vivons dans une époque tellement poltronne qui nous protège, qui nous apprend surtout à ne pas souffrir, à rester en surface, à ne pas entrer dans les choses. Tout est superficiel. Or, « il n’est pas de petites portes, il n’est que des petits frappeurs ». La passion nous offre la chance de traverser le mur des apparences ».

Afin que l’émotion puisse nous traverser comme une visiteuse discrète sans laisser de reliquat derrière elle, c’est donc à nous de prendre conscience de ce que nous avons mis en travers de son passage. En fait, il ne s’agit pas de se libérer des émotions mais plutôt de libérer les émotions coincées en nous… En écho à Christiane Singer, Rûmi nous l’explique en d’autres mots :  » Ta tâche n’est pas de chercher l’amour, mais simplement de chercher et trouver tous les obstacles que tu as construits contre l’amour « .

L’interférence du mental

Le besoin de contrôler la phase de décharge peut avoir plusieurs causes qui trouvent toutes leur origine dans notre mental : une norme ou un conditionnement social (« Un garçon ne pleure pas ! », « On ne s’exhibe pas en public » …), une crainte de se montrer vulnérable, un inconfort face à ses émotions et à la fenêtre qu’elles ouvrent sur notre monde intérieur. La peur de sa peur, en quelque sorte…

C’est donc notre mental qui étiquette telle émotion comme positive ou négative, comme agréable ou inconfortable, comme « montrable » en public ou non…, et qui va régenter le degré d’expression – et donc de décharge de la tension – qui sera autorisé.

L’émotion étant à la base une énergie neutre, c’est également notre structure psychique et énergétique qui l’interprétera comme colère, peur, joie…

Le mental pointe encore le bout de son nez après que le reliquat d’émotion se soit cristallisé dans le corps, en venant y greffer des croyances ou des pensées, transformant l’émotion basique en cet hybride nettement plus complexe qu’est un sentiment (il faut décidemment que vous lisiez cet autre article).

Ainsi, lorsque je ressens de la colère et que j’essaie de la réprimer, si je m’identifie à cette émotion, il est probable que cela génèrera en moi un sentiment de culpabilité ou la colère de m’être mis en colère… Bref, un état d’où il sera autrement plus compliqué de me dépêtrer. C’est là où le processus se complexifie et se pervertit.

Plutôt que de tyrannie des émotions, il serait donc plus juste de parler de tyrannie du mental. Ce cher mental qui s’invite dans un processus à l’origine purement physiologique et énergétique censé durer quelques petites minutes, pour le dénaturer et le transformer en un sac de nœuds dont on mettra parfois toute une vie à se défaire…

La tentation du détachement

Il y a environ 2.500 ans, le bouddhisme a proposé une solution novatrice en invitant à prendre conscience que la souffrance ne vient pas des émotions en tant que telles mais de la perception que nous en avons et de la manière dont nous y réagissons. Une fois que l’homme comprend l’impermanence de ses sensations, il peut alors les accepter pour ce qu’elles sont et cesser de leur courir après : « Si l’on fait l’expérience de la tristesse sans désirer qu’elle s’en aille, on continue d’éprouver la tristesse, sans en souffrir. Il peut y avoir une réelle richesse dans la tristesse. Si l’on connaît la joie sans désirer qu’elle perdure et s’intensifie, on continue de la ressentir sans perdre sa tranquillité d’esprit » (Yuval Noah Harari).

De fait, les personnes ayant atteint un haut degré de sagesse confirment généralement qu’elles continuent à ressentir les émotions comme tout le monde – même si les pics sont plus lissés -, mais avec pour différence notable qu’elles restent bloquées nettement moins longtemps dans une même émotion car leur mental est en paix. « La douleur est incontournable, la souffrance est optionnelle » disait
Harukami, car cette souffrance n’est là qu’en proportion de nos résistances à nous laisser traverser.

Malheureusement, cette intuition bouddhiste a souvent été mal comprise, beaucoup confondant détachement et répression, en oubliant qu’il faut d’abord être en paix avec ses émotions pour s’en détacher (et donc les avoir préalablement rencontrées), et non pas forcer un détachement qui amènerait hypothétiquement à une paix intérieure…

Yuval Noah Harari relève également comment le message bouddhiste a été subtilement transformé par les mouvements New Age américains, influencés par le libéralisme et l’individualisme, qui ont traduit ce message en « le bonheur commence en soi », ce qui qui est devenu le marchepied vers le consumérisme et la recherche hédoniste ; toutes choses à l’exact opposé du message initial.

Or, selon Harari, « l’intuition bouddhiste est autrement plus profonde car elle stipule que le vrai bonheur est indépendant de nos sentiments intérieurs. Plus nous attachons d’importance à nos sentiments, plus nous leur courons après, plus nous souffrons. Bouddha recommandait de cesser de poursuivre les objectifs extérieurs, mais aussi les sentiments intérieurs ».

Comme le relevait Christiane Singer, notre époque a peur de la souffrance et cherche à éradiquer toute douleur ou inconfort pour ne privilégier que les sensations agréables. Mais cette tendance aseptisée se trompe d’adversaire en s’attaquant aux émotions. Ce sont les émotions qui nous distinguent des robots, qui font de nous des êtres vivants. Refouler ses émotions, c’est un peu comme rejeter la vie hors de soi.

Et comme le relève très pertinemment Ilios Kotsou, fuir ses émotions amène à éviter les situations qui pourraient les générer. Ainsi, je n’oserai pas aller vers quelqu’un de peur d’être rejeté ou je ne tenterai rien de peur d’échouer… Ce faisant, je réduis ma liberté, rogne mes ailes et rend ma vie de plus en plus étriquée.

La vie est un tout. On ne peut en choisir certains aspects et en refuser d’autres. Laisser la vie nous traverser pleinement sans chercher à filtrer ce qui serait perçu comme déplaisant, c’est être comme une flûte en roseau traversée par le souffle, dont il émanera une musique en harmonie avec celle de la vie.

Se faire une alliée de l’émotion

Une émotion est une charge énergétique neutre, qui n’est donc ni une amie ni une ennemie. Elle est, c’est tout. En revanche, il est possible d’utiliser cette charge et de la transformer. Après avoir appris à se laisser traverser par l’émotion sans rien retenir, le pas suivant est de l’utiliser pour se charger en énergie et la faire mieux circuler en soi.

Par ailleurs, les émotions sont aussi de précieuses messagères qui viennent nous informer de notre météo intérieure. En se mettant à leur écoute, nous recevons d’utiles informations, par exemple que telle part de nous est en souffrance ou demande plus d’attention ou que telle vieille blessure n’est pas encore tout à fait cicatrisée. Ce bulletin météo, on peut le déchirer ou ne pas vouloir le lire, mais cela ne change rien à la réalité de ce qui se passe en nous. Alors, tant qu’à faire, autant prendre conscience de ce qui est là et l’accueillir afin de prendre soin de soi de la façon la plus juste.

En outre, l’émotion est un messager zélé et têtu qui ne nous laissera pas en paix tant que nous lui fermons la porte et refusons son message. Par contre, une fois que l’émotion a été accueillie et entendue, quelque chose se détend et elle peut se dissoudre avec le sentiment du devoir accompli. Dans cette acceptation, nous prenons conscience qu’il est infiniment moins fatiguant et moins pénible d’aller avec le courant plutôt que de lutter contre lui…

En conclusion

Le processus émotionnel est le fruit d’une longue évolution trouvant sa source dans notre origine animale, lorsque les premiers hominidés avaient à lutter contre des prédateurs dans la savane. Comme notre condition d’homo sapiens moderne est fort récente à l’échelle de l’évolution des espèces, ce mécanisme n’a pas encore réellement eu le temps d’évoluer et s’avère parfois inadapté à notre environnement actuel. La probabilité de se faire attaquer au coin d’un abribus par un tigre aux dents de sabre est en effet devenue somme toute assez faible…

Ce qui caractérise l’homo sapiens par rapport à ses prédécesseurs, c’est l’apparition de la conscience et du mental. Or, c’est la coexistence du mental et des émotions qui pose le plus souvent problème. Peut-être faut-il considérer que l’homo sapiens est une espèce transitoire inconfortablement assise entre deux chaises, qu’il nous appartient de conduire vers son achèvement ?

 

Didier de Buisseret

 

 

 

8 commentaires pour “Les émotions, amies ou ennemies ?

  1. Fraisse

    article très intéressant, ..;au travail, 2 collègues DCD arrêt cardiaque, 1 amie qui a démissionné car ce travail lui avait provoqué de l’asthme sévère, 1 directeur a contracté une maladie orpheline qui le paralyse de plus en plus, j’ai eu un malaise cardiaque en 2014, et là je vois bien que je suis labourée émotionnellement, avec à nouveau des hypertensions, j’y vois un rapport terrible avec la culpabilité, le ressentiment, des blessures du passé, et surtout une forte empathie, un dégoût du système en place et une impuissance à le faire évoluer, un rapport direct avec la prédation , sans vraiment solutionner encore les psycho-somatisations pouvant aller jusqu’à la mort où l’invalidation, immenses gratitudes pour cet approfondissement des émotions, il ouvre un chemin vers la guérison et la paix du coeur,

  2. Sylvain

    Merciiiii Didier, cette clarification détaillée m’apaise et m’inspire. Tes mots résonnent harmonieusement avec ce que je ressens, avec ce que j’experimente Et apprends. Ils m’encouragent à poursuivre mon chemin en toute amitié avec ces énergies physiologiques qui me traversent… tout en restant vigilant. Conscient que mon mental est capable à lui seul de fabriquer des sentiments, des formes purement psychiques totalement inutiles mais provocants parfois elles aussi des charges énergétiques qui doivent être évacuées pour éviter qu’elles n’entrent en conflit, s’amalgament ou empêchent carrément les charges émotionnelles de s’évacuer librement.
    Au plaisir de te rencontrer.
    Sylvain

  3. Roubin Joëlle

    Bonjour Didier, et merci pour ta façon si limpide d’expliquer le rôle exact des émotions, et les pièges ds lesquels nous tombons trop souvent, pour tomber ds des somatisations plus ou moins graves…
    J’adhère à tout ce que tu dis depuis un temps certain, mais je manque de lectures de soutien sur la notion suivante, issue du bouddhisme: « la souffrance ne vient pas des émotions en tant que telles mais de la perception que nous en avons et de la manière dont nous y réagissons. » (reprise ds ton article)
    Quelles lectures fouillées ou éclairantes sur ce sujet pourrais-tu me proposer?
    En te remerciant,
    Joëlle

    1. Didier Auteur du post

      Merci Joëlle.
      La phrase que tu relèves ne vient pas d’un livre précis. C’est une sorte de synthèse qui s’est faite en moi, après digestion de nombreux écrits ou expériences personnelles. Je n’ai donc pas une lecture spécifique à te recommander. C’est une notion qui a sûrement été abordée chez Krishnamurti et Chögyam Trungpa (et certainement des tas d’autres). Et, dans un autre registre, chez Christiane Singer, dans sa façon de se laisser traverser ce qui est là. Belle journée. Didier

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