Présence à soi

Le transfert amoureux, la notion de transfert en psychanalyse

Sigmund Freud

Le précédent article, à propos des dérapages possibles lors d’un massage tantrique (voir ici), amène tout naturellement à réfléchir sur les notions de transfert et de contre-transfert, présents dans tous types de thérapie, relation de soins ou même accompagnement spirituel.

La notion de transfert en psychanalyse

Le transfert est un concept théorisé par Sigmund Freud (1856-1939). Dans sa définition strictement psychanalytique, il s’agit du report inconscient de sentiments ressentis dans l’enfance par le patient (généralement à l’égard de ses parents) sur la personne de son psychanalyste; sentiments qui n’avaient pu être liquidés par le passé et qui continuent à avoir un impact sur sa vie adulte.

Selon Freud, le transfert a pour origine la pulsion sexuelle. Cependant, cela ne se traduit pas forcément dans les faits par une attirance sexuelle ou amoureuse. Le transfert peut s’exprimer à travers l’admiration, l’attachement, la confiance ou une forme d’idéalisation du psychanalyste. Cela peut aussi se traduire par des sentiments « négatifs » comme le rejet, la méfiance, l’agressivité… L’expression « transfert amoureux » est donc réductrice et trompeuse.

A travers les yeux de son patient, le psychanalyste peut également incarner – malgré lui – divers archétypes. Selon Carl Gustav Jung (1875-1961), ces figures sont celles de la mère (l’accueil, l’amour, la compassion…), du père (l’autorité, le savoir…), du sauveur (apporte la guérison) ou du magicien (ouvre l’accès aux mondes invisibles).

Si, dans un premier temps, le transfert a été vu comme un obstacle à la thérapie, les pionniers de la psychanalyse ont vite compris que, non seulement ce transfert était inévitable mais qu’il était possible d’en faire le moteur du travail analytique.

En effet, rejouer avec son psychanalyste ces relations du passé permet au patient de revivre les émotions qui y sont liées, d’en prendre conscience, de les verbaliser et, si tout se passe bien, de s’en débarrasser, ce qui devrait correspondre à la liquidation du transfert et à la clôture de la psychanalyse.

Ce transfert est favorisé par l’attitude neutre et en retrait du psychanalyste (silence persistant, absence d’échange verbal interactif ou de contact physique…), se transformant en un écran blanc le plus vierge possible afin d’encourager le patient à y projeter ses névroses.

Le transfert dans les thérapies non psychanalytiques

Les puristes rechignent à parler de transfert dans les thérapies non psychanalytiques, dès lors qu’elles ne sont pas axées sur l’inconscient du patient et qu’elles privilégient « l’ici et maintenant » plutôt que de se pencher sur son enfance.

Il n’en reste pas moins que des éléments transférentiels sont également bien présents dans n’importe quelles thérapies cognitives et comportementales, en ce compris le coaching, le développement personnel ou le massage tantrique. En fait, on pourrait presque dire qu’un transfert peut survenir dans n’importe quelle relation entre deux personnes, et à plus forte raison si cette relation a des composants de soins, d’aide, d’accompagnement ou d’enseignement.

Nous faisons tous des transferts et des projections à des degrés divers. Ce n’est pas grave, c’est normal et ce n’est donc pas l’apanage de personnes névrosées ou déséquilibrées. Ainsi, un élève peut projeter sur son professeur l’image tutélaire de l’autorité paternelle, un employé recherchera auprès de son supérieur hiérarchique la reconnaissance qu’il n’a pas eue de son père, un patient retrouvera auprès de son infirmière l’amour maternel qui lui a manqué plus jeune, une disciple tentera de rejouer son complexe d’Œdipe en séduisant son guide spirituel…

On peut se demander s’il y a encore lieu de parler de transfert quand le patient souffre de manques affectifs ou sexuels qu’il est tenté de combler, fut-ce temporairement, avec son thérapeute. S’il ne faut pas non plus tomber dans la tentation freudienne de voir des névroses partout, on pourrait tout de même estimer être en présence d’un transfert si le manque est récurrent ou de nature structurelle. C’est alors vraisemblable qu’il trouve son origine dans l’enfance du patient durant laquelle un besoin émotionnel ou affectif pourrait ne pas avoir été suffisamment nourri, créant un sentiment d’insécurité et de vide qu’il tentera sa vie durant de combler par des apports extérieurs.

A l’inverse de la psychanalyse, les thérapies non analytiques ne cherchent pas à encourager ce transfert ni à en faire le centre du processus de guérison. Au contraire, beaucoup de thérapeutes voient le transfert comme un obstacle et sont attentifs à le débusquer le plus rapidement possible en vue de le « tuer dans l’œuf ».

Inconvénients du transfert

Le transfert du patient sur la personne de son thérapeute peut en effet présenter trois inconvénients majeurs.

Le premier obstacle est que, trop épris de son thérapeute, le patient recherche avant tout à lui plaire. Il sera alors tenté de ne lui présenter que son « plus beau profil », omettant soigneusement de dévoiler ses parts d’ombre moins glorieuses, ce qui ne pourra que compliquer et retarder la thérapie. Le patient perd donc de vue son objectif initial qui était de guérir pour lui en substituer un nouveau : séduire son thérapeute.

Le deuxième écueil est que cette attirance développe une relation de dépendance dans le chef du patient. Si ce lien de dépendance peut être bénéfique pour le portefeuille du thérapeute, il va en revanche à l’encontre de l’objectif de toute thérapie digne de ce nom, à savoir autonomiser le patient, lui permettre de se connecter suffisamment à ses ressources intérieures pour être en mesure de tenir debout tout seul, sans l’aide d’une béquille extérieure. Si cette dépendance se renforce, elle risque de devenir toxique pour le patient qui perdra progressivement toute confiance en ses propres capacités de jugement ou d’intuition pour s’en remettre totalement à celui qui jouera désormais plus un rôle de gourou que de thérapeute. Une relation thérapeutique qui s’éternise est généralement le signe d’un état de dépendance, parfois dans le chef des deux protagonistes…

Le troisième danger est que, face à ce transfert et aux tentatives de séduction de la part de son patient, le thérapeute perde pied et n’ait pas la réaction adéquate. C’est la délicate question du contre-transfert, abordée dans le prochain article (voir ici).

Utilité du transfert

Si le transfert présente des risques à ne pas sous-estimer, il n’est cependant pas forcément toujours judicieux de l’évacuer dès que possible car il peut également présenter des vertus susceptibles d’aider le processus thérapeutique. Afin d’équilibrer ses inconvénients, trois qualités du transfert peuvent être relevées.

Premièrement, une certaine forme « d’idéalisation » du thérapeute est nécessaire pour que le patient ait confiance dans les capacités du thérapeute à le guider vers la guérison. Il est préférable que le patient ait la croyance que son thérapeute est la personne la mieux placée pour l’aider, faute de quoi il ne ressentira pas l’envie de s’engager pleinement dans le processus thérapeutique, ni n’adhèrera aux analyses ou suggestions de son thérapeute.

Deuxièmement, le transfert est pour le patient une magnifique occasion d’apprentissage sur lui-même. Aidé par le thérapeute qui lui en dévoilera les mécanismes, le patient pourra prendre conscience que ses réactions affectives en séance sont les répliques d’anciennes attitudes du passé ; réactions qu’il a probablement reproduites de façon récurrente tout au long de sa vie affective. Mais pour que ces mécanismes puissent être mis en lumière, il est nécessaire de leur laisser la possibilité de se déployer un minimum avant de leur tordre trop vite le cou …

Troisièmement, il arrive dans certains cas que le patient ait souffert de grandes carences affectives durant son enfance et n’ait pas encore récupéré assez de ressources pour, par exemple, connecter son enfant intérieur et lui donner ce dont il a besoin. Dans ces circonstances, il peut être juste et bénéfique que le thérapeute offre au patient la possibilité de se nourrir du transfert, le temps nécessaire pour lui permettre de retrouver suffisamment de forces intérieures et de confiance en lui-même. Mais pour ne pas se transformer en relation de dépendance pure et simple où le patient viendrait se nourrir ponctuellement sans qu’aucune guérison durable ne se fasse, il est important que ce processus reste limité dans le temps et que le patient ait été conscientisé à la nature transférentielle du processus qu’il est en train de vivre.

La suite de cet article est ici.

Didier de Buisseret

www.therapeute-debuisseret.be

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7 commentaires pour “Le transfert amoureux, la notion de transfert en psychanalyse

  1. li

    Bonjour,
    Merci pour cet article qui me permet de revisiter certains transferts vécus par le passé.
    Je crois que cela a pu parfois m’aider à me ressourcer …et il reste de cette relation thérapeutique un attachement…un sentiment de bien-être et de reconnaissance…presque une nostalgie de ces moments de grâce où on découvre qu’on peut être écouté et considéré…en confiance après avoir connu la maltraitance.

  2. Christelle

    Excellent article qui me fait rire à l’intérieur.
    Lorsque le transfert n’est pas tabou ; qu’au moins un des deux protagonistes reste conscient/gardien de ce transfert et de sa finalité de « guérison », cela donne maintes occasions de le verbaliser et de le vivre avec humour…et le rire ramène l’inconscient à la conscience. A l’ici et maintenant sans peur et sans jugement Enfin, je trouve…

  3. So

    Une merveille de précision et d’équilibre, cet article, où tout en nuances, je trouve la réponse à la question de ce que l’on peut et doit faire d’un transfert et contretransfert dans un contexte non psychothérapeutique. Cela confirme l’intuition qui m’était venue, d’en parler en douceur à la cliente pour qu’elle s’interroge sur ce qui se joue pour elle dans ce que j’observe de son transfert. Et c’est l’occasion d’un joli travail sur ce qui se joue pour moi dans le contre-transfert.

    Mille mercis

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