Le contre-transfert (2)

 

 

contre-transfert

 

(Début de l’article ici)

Manques et blessures

Derrière ce qui pourrait apparaître comme de l’incompétence ou de la naïveté de la part du thérapeute empêtré dans son contre-transfert, se cachent généralement ses manques et blessures d’enfance, dont il n’a pas toujours conscience.

Ainsi, dans l’exemple du thérapeute blessé par le rejet de son patient, il est plus que probable que ce thérapeute souffre d’une blessure de rejet ou d’abandon née dans l’enfance et se réactivant de façon récurrente dans sa vie affective.

Dans le cas d’un thérapeute qui s’identifie pleinement au rôle transférentiel de sauveur que lui tend son patient, ce besoin de se valoriser provient sans doute d’une faible estime de lui-même ou d’un déficit de reconnaissance.

Et pour qu’un thérapeute puisse croire de bonne foi qu’une patiente est réellement amoureuse de lui en tant qu’individu – alors qu’ils ne se connaissaient pas une heure plus tôt et qu’il n’a presque rien laissé transparaître de sa personnalité -, il faut que ses capacités de discernement soient supplantées par quelque chose de plus puissant : son besoin d’être aimé ; besoin insuffisamment nourri au point de générer chez ce thérapeute un manque affectif récurrent.

Une autre façon pour ce thérapeute de tenter de combler son manque affectif pourrait être, tel un Don Juan, de faciliter et d’encourager plus ou moins inconsciemment la propension de ses patientes à tomber amoureuses de lui, en créant ou en laissant subsister des ambiguïtés affectives (gestes ou mots tendres…), en leur laissant croire que leur relation a quelque chose de tout à fait unique et qui dépasse le cadre purement professionnel. Sans pour autant passer à l’acte, il entretient une forme subtile d’érotisation de la relation qui vient flatter son ego.

La psychanalyse, elle, traduirait sans doute ces différentes blessures sous le terme générique de « besoins narcissiques ».

De l’importance de se connaître

Ain d’éviter ces dérives dues à une mauvaise gestion du contre-transfert, tout thérapeute devrait avoir réalisé un « travail sur lui » destiné à repérer et à guérir ses blessures émotionnelles majeures. Il est en effet difficile d’accompagner quelqu’un avec justesse si ses propres blessures viennent parasiter la relation. Nul thérapeute ne peut en effet accompagner un patient au-delà de son propre niveau de conscience. Plus le thérapeute aura acquis une maturité émotionnelle et affective, plus il devrait savoir gérer cette question du transfert et du contre-transfert.

Ce « travail sur soi » peut prendre de nombreuses formes (psychanalyse, thérapies corporelles, voies spirituelles…), l’important étant selon moi qu’il prenne en compte la globalité de la personne : tant le psychisme que les émotions et les pulsions.

Cela passe aussi par la compréhension des raisons inconscientes qui ont poussé le thérapeute à choisir un métier de relation d’aide. Au fond de lui, qu’attend-il de son rôle d’aidant : une reconnaissance ? Une valorisation de sa personne ? Le sentiment d’être utile ou de compter pour quelqu’un ? De même, il pourra s’interroger sur les motivations cachées qui lui ont fait choisir telle profession précise. Ce n’est sans doute pas indifférent de choisir d’être sexologue plutôt que coach. Une telle compréhension est précieuse car il est plus que probable que ce seront ces raisons cachées que l’on retrouvera à la manœuvre en coulisse lors d’un contre-transfert.

En règle générale, un accompagnement, une aide extérieure, est souhaitable pour ne pas s’égarer seul dans les chemins de l’introspection. Cela vaut également en cours de pratique professionnelle, par le biais de la supervision. En séance de supervision, le thérapeute aura la possibilité de bénéficier du regard extérieur d’un autre professionnel, qui aura plus facilement le recul pour détecter ses difficultés récurrentes et l’aider à mieux distinguer ce qui lui appartient de ce qui appartient à son patient, de façon à clarifier son positionnement.

L’empathie et la compassion

Un nombre croissant de thérapies contemporaines mettent en avant l’empathie et la compassion comme atout majeur de la relation thérapeutique. J’en suis également convaincu.

Cependant, cela impose au thérapeute d’être d’autant mieux centré et clair dans son positionnement, dans la mesure où cette chaleur humaine rend plus difficile l’appréciation de la juste distance à conserver.

Il existe parfois une confusion entre l’empathie souhaitée – la capacité à entrer en résonance avec le patient – et l’envie de partager avec lui, que ce soit des émotions (pleurer avec lui) ou du désir. Il y a pourtant toujours une certaine distance à conserver, permettant de garder en permanence à l’esprit que la séance ne se déroule pas dans un cadre privé et intime mais bien dans un contexte professionnel.

Le rôle du thérapeute est d’aider et d’accompagner, pas d’échanger ou de « copiner » avec ses patients. La nuance peut être parfois subtile et impose au thérapeute de faire régulièrement le point de la tournure prise par la relation thérapeutique.

A force de sympathiser, certains thérapeutes développent un véritable attachement à leurs patients, avec pour conséquence que, sous couvert de continuer à veiller sur eux, ils n’arrivent pas à les « lâcher » et encouragent des thérapies interminables alors que leurs patients gagneraient peut être à retrouver leur autonomie et à reprendre leur envol.

La meilleure balise pour s’y retrouver est encore due à Freud : le thérapeute doit s’effacer, s’oublier en tant qu’individu et veiller à ne retirer aucun avantage personnel du transfert de son patient. A chaque fois qu’il a un choix thérapeutique à faire, le thérapeute ne doit être guidé que par le seul intérêt de son patient.

Il n’est cependant possible pour le thérapeute de conserver cette place humble et en recul qu’à condition d’être raisonnablement épanoui dans sa vie privée sur les plans affectif et sexuel, qu’il ne soit pas confronté en permanence à des manques que sa relation à ses patients réveillerait.

Ainsi, alors que Freud exhortait ses confrères à « réprimer leur contre-transfert », son disciple Sándor Ferenczi (1873-1933) s’en plaignait en ces termes : « On doit aussi aimer des personnes si on veut être heureux (…). Cette répression permanente doit bien se solder par une perturbation quand, après 10-12 heures de travail, on se retrouve, comme moi, si totalement solitaire et dépourvu de tout objet d’amour ». A travers cette lettre d’une candeur confondante, apparaissent tous les manques affectifs de ce monsieur qui deviendra néanmoins un psychanalyste renommé.

La reconnaissance et l’acceptation du désir

A l’opposé des courants prônant l’empathie, certaines écoles estiment au contraire que le thérapeute peut – et se doit – d’être neutre face au transfert de son patient, qui doit moins être vu comme un être humain que comme « une énigme à résoudre ». Freud conseillait à cet égard de prendre comme modèle le chirurgien « laissant de côté toute réaction affective et jusqu’à toute sympathie humaine, ne poursuivant qu’un seul but, mener aussi habilement que possible son opération à bien ».

Mais toutes ces tentatives pour « désérotiser » ou « désexualiser » la relation thérapeutique semblent vaines, dans la mesure où le thérapeute est et reste un être sexué avec ses parts d’ombre et de lumière comme tout le monde, qu’il le veuille ou non.

Que ce soit par peur de son « côté obscur », par manque de conscience ou par souci de se conformer à l’image idéalisée qu’il a de lui-même ou de son rôle, un thérapeute pourrait être tenté de nier ou d’occulter l’attirance sexuelle qu’il peut ressentir pour un patient. A mon avis, rien n’est plus dangereux que de refouler ce désir car cela ne le supprimera pas. Si on le met dehors par la porte, il trouvera le moyen de revenir par la fenêtre, probablement deux fois plus fort et à un moment où on ne l’aura pas vu arriver… (voir l’article Tantra et sexualité).

Pour moi, le fait que le thérapeute puisse éprouver du désir pour son patient ou ressente l’élan de répondre favorablement à son transfert amoureux n’implique pas nécessairement qu’il faille mettre fin à la relation thérapeutique. Le désir est en soi quelque chose de beau, de naturel et de sain qu’il n’y a pas lieu de stigmatiser en tant que tel. Le tout est d’être en mesure de conscientiser ce désir et de faire circuler en soi cette énergie de façon à ne pas se laisser dominer par elle ni qu’elle prenne le pas sur l’intérêt du patient.

A cet égard, il est bon de rappeler qu’accueillir son désir et s’autoriser à le ressentir n’implique aucune nécessité impérieuse de le concrétiser dans un acte physique ni que ce désir doive rester focalisé sur la personne du patient (voir l’article Que faire avec son désir ?).

Moins le thérapeute sera à l’aise avec cette part de lui plus la nécessité d’une supervision régulière se fera sentir. Et si le thérapeute pressent qu’il ne pourra pas empêcher que son désir interfère avec la relation thérapeutique, il fera preuve de professionnalisme, de sagesse et d’humilité en invitant son patient à faire choix d’un nouveau thérapeute…

Et s’il y a attirance sans transfert ?

La question se pose de savoir si une attirance sexuelle de la part du patient ou du thérapeute implique nécessairement la présence d’un transfert ou d’un contre-transfert. A mon sens, pas forcément.

Mais pour le thérapeute qui doit rester garant du cadre, il lui sera généralement très malaisé de discerner s’il y a bien transfert et donc si le patient se « trompe de cible » en s’intéressant à sa personne. Comment être sûr que dans un autre contexte, hors du cabinet et de la relation thérapeutique, ce désir aurait émergé de la même façon ?

Par ailleurs, quant bien même il n’y aurait pas de transfert dans le chef du patient, les conséquences d’un passage à l’acte pourraient néanmoins présenter les mêmes inconvénients : le tour intime pris par leur relation fera perdre au thérapeute le recul nécessaire pour continuer à accompagner valablement son patient. De même, ce n’est pas parce qu’une part du patient ressentait du désir qu’il ne peut pas y avoir une autre part de lui qui comptait sur le thérapeute pour maintenir le cadre et qui vivra comme un abus le passage à l’acte. Le thérapeute s’en rendra d’autant moins vite compte que le patient aura du mal à assumer et à donc à exprimer cette ambivalence (cfr. l’article Quand le massage tantrique dérape).

Compte tenu de cette incertitude, je crois que la seule règle tenable pour privilégier l’intérêt premier du patient et que le thérapeute refuse ses avances dans tous les cas de figure.

Si néanmoins il devait y avoir une véritable attirance réciproque, dénuée de tout transfert (cela peut quand même exister…), il reste conseillé de n’opérer aucun rapprochement intime tant qu’il existe une relation thérapeutique. Et une fois la thérapie clôturée, il est même souhaitable d’attendre une période de quelques mois avant de se revoir, de façon à laisser aux brumes d’un éventuel transfert le temps de se dissiper complètement. Et si, après cet éloignement consenti, les deux protagonistes continuent à ressentir le même élan l’un vers l’autre, c’est que cette attirance mérite sans doute d’être approfondie…

Je laisse au psychiatre Scott Peck le soin de conclure : « C’est par amour pour leur patient que les thérapeutes ne s’autorisent pas à tomber amoureux d’eux« .

Didier de Buisseret

 

 

 

Un commentaire pour “Le contre-transfert (2)

  1. Christelle

    Dans la vie – hors thérapie – il y a peu de personnes qui vivent avec détachement cette notion de  » transfert locomoteur de guérison et de dépassement ».
    Cela me fait vraiment plaisir et me rend joyeuse de lire ce texte.

    Merci !

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