La bataille des deux loups

 

loups

 

« Un vieil indien explique à son petit-fils que chacun de nous a en lui deux loups qui se livrent bataille. Le premier loup représente la sérénité, l’amour et la gentillesse. Le second représente la peur, l’avidité et la haine. « Lequel des deux gagne ? » demande l’enfant ? « Celui que l’on nourrit » répond le grand-père ».

Cette fable, « La bataille des deux loups », qui serait issue de la sagesse amérindienne, a pas mal circulé sur les réseaux sociaux, remportant un franc succès. Pourtant, aussi joli soit-il, il me pose un peu problème, ce conte. Et je suis surpris de n’avoir lu aucun autre commentaire allant dans le même sens.

Dans notre culture occidentale, cela semble plein de bon sens de considérer qu’il y a en nous du bon et du mauvais, du pur et du souillé, du sacré et du profane…, et qu’il est préférable d’encourager ce qu’il y a de plus beau en nous, plutôt que de ruminer le négatif.

Si cela semble aller de soi, j’ai cependant le sentiment que cette logique dualiste mène à une impasse en sous-entendant qu’il y a des parts en nous qui sont mauvaises et qui doivent être asséchées, voire extirpées.

Les luttes intérieures

Dans la mesure où ces parties jugées mauvaises ou inappropriées font néanmoins partie de nous et nous constituent, leur éradication n’est pas chose aisée (pour peu qu’elle soit possible, d’ailleurs) et demande de mener de véritables « batailles intérieures » qui peuvent perdurer des années, voire toute une vie.

Il est rare que ces conflits en nous-mêmes se résolvent par plus de sérénité. Même si ce n’est pas le but recherché, ils mènent souvent à du jugement dénigrant et de la violence envers soi-même. Il est en effet rare que le changement en nous que nous espérons soit à la hauteur de nos attentes, nous faisant basculer dans le non-amour de « qui je suis » au profit de « qui je devrais être » (voir l’article Soyons spirituellement incorrects).

Fondamentalement, nous sommes déjà parfaits : il n’y a rien à ajouter ou à enlever en nous. Mais nous avons à en prendre conscience et à porter vers la lumière les parts de nous non encore assumées et qui restent dans l’ombre (cfr. l’article Les projections).

Tant que nous sommes dans la lutte et la  crispation, rien ne peut réellement évoluer en nous. Ainsi que nous l’explique Krishnamurti, c’est uniquement en renonçant à vouloir se changer qu’une vraie transformation devient possible : « Comprendre ce que l’on est est extrêmement difficile, parce que cela suppose d’être totalement libéré de tout désir de changer ce que l’on est en quelque chose d’autre. Le désir de se changer engendre l’envie, la jalousie, alors que la compréhension de ce que l’on est suscite une transformation de cet état. Mais voyez-vous, toute votre éducation vous incite à vouloir être différent de ce que vous êtes ».

Cette décrispation, cet accueil de qui nous sommes, sans volonté de changer quoi que ce soit, amènent à réaliser qu’il n’y a en fait nul besoin de passer par des luttes intérieures pour évoluer. Ces luttes, nous les créons de toutes pièces en nous-mêmes en nous voulant autres que ce que nous sommes.

L’acceptation

Le fait qu’il faille nécessairement être dans la lutte et la souffrance pour évoluer est une pure croyance. Ce n’est en rien un passage obligé. Au contraire, c’est même souvent un leurre qui nous éloigne de notre véritable nature (cfr. l’article à propos de La souffrance). Il n’y a souffrance qu’en proportion de nos résistances, des crispations générées par notre peur de nous laisser traverser fluidement par ce qui nous habite. S’il y a véritablement lâcher-prise et acceptation, il n’y aura pas souffrance. Cela ne veut cependant pas dire qu’il ne puisse pas y avoir des émotions parfois confrontantes  (cfr. l’article L’acceptation).

Certains pensent que s’accepter tels qu’ils sont signifie qu’il n’y a aucun effort à faire et qu’ils peuvent clamer haut et fort : «  Je suis comme je suis, je ne changerai plus et les autres n’ont qu’à faire avec ». Ce n’est pas cela, l’acceptation.

Par exemple, s’il m’arrive d’être envieux, c’est de reconnaître qu’il peut y avoir parfois en moi de l’envie, de ne pas rejeter cette idée ni d’essayer de repousser de force hors de moi cette propension à l’envie en m’astreignant à pratiquer la « non-envie », ce qui équivaudrait en réalité à me mentir à moi-même, à faire comme si l’envie n’existait pas en moi.

Lorsque j’accueille la présence en moi de l’envie, sans la juger ni essayer de la changer ou de l’extirper, je suis en mesure de l’observer, de la comprendre. Si cette compréhension peut se produire sur le plan rationnel elle doit encore plus avoir lieu sur le plan émotionnel, ce qui suppose d’être très présent à moi-même et à l’écoute de ce qui se passe en moi.

Une fois que j’ai perçu l’origine de ma tendance à l’envie, que j’ai compris quels sont les mécanismes que cela fait jouer en moi, c’est là que mon envie peut évoluer et se transformer. Là est tout le paradoxe : c’est lorsque je lâche ma volonté de changement (mais pas de compréhension intuitive) que les choses peuvent naturellement changer.

Krishnamurti le résume bien en cette phrase : « En comprenant ce que vous êtes s’amorce en vous un processus spontané de transformation, alors qu’en devenant ce que vous croyez devoir être, il n’y a pas trace de changement, c’est simplement la même chose qui continue sous une autre forme ».

La dissociation

En nous tiraillant entre plusieurs directions opposées et contradictoires, ces luttes intérieures génèrent le plus souvent des situations inconfortables, nous écartelant entre la loyauté due à nos pulsions ou à notre morale, à nos envies ou à notre devoir.

Pour ne pas ressentir cet inconfort, la tendance première sera de dissocier l’une de l’autre ces parties qui parlent de façon discordante. Généralement, il sera donné la prédominance à la voix du mental (le rationnel, les croyances, l’éducation, la morale…), au détriment de celle des émotions et, a fortiori, de celle des instincts et des pulsions.

Cependant, taire une de nos voix intérieures, refuser d’entendre le message qu’elle souhaite nous faire parvenir, amènent à la dissociation, c’est-à-dire faire comme si ces trois pôles ne cohabitaient plus dans un même corps morcelé en trois parties distinctes qui n’ont plus rien à voir les unes avec les autres et fonctionnent de façon tout à fait indépendante.

Pour reprendre l’exemple de l’envie, je peux en mon cœur être très envieux de la situation ou des possessions de mon entourage mais ne pas assumer jusqu’à complètement occulter ce ressenti s’il est en contradiction avec les valeurs morales ou spirituelles auxquelles je crois (et à l’image idéalisée que j’ai de moi-même). En pratique, il y aura une lutte constante entre mon cœur et ma tête qui se soldera généralement par un refus d’entendre la voix de mon envie (provenant du pôle « cœur »). Mais comme il n’y a pas de tri sélectif possible, ce seront à terme tous les messages émotionnels qui ne seront plus entendus et auxquels j’aurai de moins en moins accès.

Dans tous les cas de figure, ce morcellement a pour conséquence que mes actes et mes paroles perdront une grande part de leur spontanéité et de leur justesse car ma compréhension de « ce qui est » deviendra forcément lacunaire et imparfaite puisque ne se basant que sur un seul des trois plans de mon intelligence (rationnelle, émotionnelle et instinctive).

La non-dualité

Toute notre culture judéo-chrétienne est imprégnée du principe de dualité. Les Évangiles nous rappellent déjà qu’au jour du jugement dernier, Dieu séparera le bon grain de l’ivraie, les bonnes personnes allant au Paradis et les mauvaises en Enfer.

Pourtant, de plus en plus, je crois que l’harmonie et la paix intérieure se trouvent dans la non-dualité, lorsqu’au lieu de lutter contre ses parts d’ombre, au lieu de les juger mauvaises, on les accueille et on fait la paix avec elles. Plutôt que la division, c’est la voie de l’unification qu’il s’agit d’emprunter.

C’est le chemin inverse de la dissociation : l’harmonie intérieure passe par l’unification de ces trois pôles ; que la tête, le cœur et le bas-ventre s’alignent et parlent d’une même voix.

Dès que cet alignement se réalise, que nos pensées, nos émotions et nos désirs s’accordent, tous nos conflits intérieurs se dissolvent instantanément. L’harmonie et la paix intérieures peuvent alors s’installer durablement.

Au lieu de dresser vos deux loups l’un contre l’autre, voilà pourquoi je vous invite plutôt à les choyer et à les aimer. Même si en réalité, vous  l’aurez compris, il n’y a pas deux loups mais un seul. C’est le même et unique loup avec deux faces complémentaires et indissociables qu’il est aussi absurde d’opposer l’une à l’autre que celles d’une pièce de monnaie.

 

Didier de Buisseret

 

 

 

13 commentaires pour “La bataille des deux loups

  1. Gérard

    C’est exactement cela. Comme dans Ho’oponopono, il est nécessaire d’accueillir, remercier pour aller jusqu’à chérir nos parts d’ombre qui ont certainement eu leur utilité jusqu’à ce qu’elles reprennent leur juste place en laissant notre être de lumière rayonner pleinement en harmonie avec tout ce qui est en nous.

  2. Birollaud Bernard

    c’est tout le travail que j’ai du mener en moi pour arriver à la sérénité, à la paix profonde en moi: j’ai du accepter ma part d’ombre et même l’honorer,la chérir comme autant de souffrances à gai-rire; je peux en rigoler maintenant mais……le chemin fut long,j’ai 70 ans, je suis en paix depuis un peu moins de 20 ans. Merci pour ce beau conte amérindien, oui nous sommes ombres et lumière, je suis un artiste-peintre,comment pourrais-je traduire la beauté d’une oeuvre sans sa part d’ombre qui met en valeur les zones de lumière ?

  3. Chantal van der Brempt

    Bonjour Didier,
    Merci pour votre partage. Il est bien de (re)lire des vérités universelles qu’il a fallu premièrement découvrir pour beaucoup d’entre nous et ensuite intégrer petit à petit.
    Je viens d’avoir 44 ans et beaucoup de femmes de 50 ans semblent trouver, d’après ce qu’on me dit ;), une sérénité qu’elles n’avaient pas avant. Votre texte fait écho en moi à ce niveau là. N’est-ce pas pour beaucoup d’entre nous un âge ou pas mal de gens trouvent et ‘vivent’ enfin cette unité justement? N’est-ce pas un des buts de notre vie finalement? Faire connaissance avec notre part d’ombre et de lumière, les accepter tous les deux (même notre lumière n’est pas tjrs facile à accepter…), les apprivoiser et finalement les potentialiser. J’ai presqu’envie d’avoir 50 ans déjà! 🙂
    Je vous souhaite une belle journée.
    Bien à vous,
    Chantal

  4. Patrick Dessart

    Je ne connaissais pas la fable des deux loups, je viens de la découvrir et je la trouve très belle. Je pense en effet que la peur, l’avidité et la haine sont des sentiments destructeurs pour la personne qui les éprouve, et qu’ils proviennent de frustrations, de blessures non guéries. Bien sûr, on ne les évacue pas parce qu’on le décide, mais bien par une première étape d’acceptation, puis de travail, mais il reste quand même que si à un moment on arrive à se libérer d’un sentiments aussi destructeur que la haine par exemple, on en sortira grandi.
    Dilemme : faut-il rejeter la pensée binaire ? Si oui c’est binaire, puisqu’on la rejette. Si non ça reste binaire puisqu’on l’accepte…

  5. Dekeyser Annie

    Merci à vous, Didier, qui êtes à la source de ce partage ! Partage qui encourage à « reprendre du poil de la bête » 😉 dans cet effort d’acceptation de soi-même, et de cette fameuse part d’ombres : pas si évident qu’il n’y paraît !…

  6. Cael

    Quelle sagesse dans cet article. Bien que je n’étais pas tout à fait ignorante des principes dont tu parles, il est vrai que je n’avais jamais vu la fable des deux loups de cette façon. Mais ce que tu dis est très juste. Dans les moments où nous parvenons à ne pas juger nos réactions, où nous les accueillons et les acceptons telles qu’elles sont, on peut avoir l’impression que rien ne se passe puisque nous n’avons aucun but à atteindre. Pourtant, c’est là que la magie opère, ce qui est complètement contre-intuitif puisque nous avons appris que « s’il y a problème, il faut chercher la solution ». Et la solution est de sentir à tous les niveaux qu’il n’y a pas de problème. Pas de s’en convaincre.

    C’est un bon rappel que tu nous fais là.
    Il y a quelques temps j’ai voulu appliquer le non-jugement, justement pour unifier les voix intérieures dont tu parles et ressentir plus de sérénité. Au bout de quelques semaines, j’ai réalisé que la seule chose que j’arrivais à ne pas juger (et encore, avec bien des difficultés), c’était… Le fait de juger sans cesse! J’étais constamment en tension. Sur le coup cela m’a paru être un échec complet, et je me disais que je ne parviendrais jamais à être « une personne qui ne juge pas ». C’est là que ça a fait tilt: le fondement même de ma démarche partait d’un jugement! Celui qui dit que je ne suis pas assez bien telle que je suis! Quelle claque! Ça aussi tu le décris bien dans cet article.
    J’ai alors décidé de tout faire dans l’autre sens: « Si j’étais déjà une personne qui ne juge pas, comment j’aborderais ce problème? ». La réponse: « Il n’y a pas de problème. C’est mon interprétation de mes réactions qui créait le problème. Il est inutile d’interférer dans des processus naturels qui visent à me protéger ou à me faire évoluer, il vaut mieux les écouter et les suivre. En étant capable de voir les choses ainsi, je suis déjà la personne que je voulais être. »

    La boucle du jugement était bouclée (pour cette fois?).

    Toujours un plaisir de te lire 🙂

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