Entre deux stages de Tantra

 

 

 

A la clôture d’un atelier d’initiation au Tantra, il arrive qu’un participant nous dise : « C’était magnifique mais, après, qu’est-ce qu’on fait ? ». C’est une question importante et, si la réponse à y apporter ne coule généralement pas de source, c’est parce que nous faisons le plus souvent une distinction entre ce qui nous vivons lors de l’atelier et ce qui se déroule dans nos vies. Pourtant, il n’y a aucune différence.

Durant l’atelier

Un stage de Tantra est parfois vu comme une « parenthèse enchantée » au milieu d’une vie qui ne l’est pas, comme une sorte de bulle lumineuse qui aide à supporter la grisaille ou le vide relationnel du quotidien. Nombreux apprécient également les sensations fortes qu’il procure, ces échanges intenses, les profonds moments de complicité et d’intimité tant physique qu’émotionnelle avec des personnes qui nous étaient étrangères quelques minutes auparavant, lors de moments suspendus qui ne semblent pas reproductibles dans la « vraie vie ».

Si cette perception de l’atelier tantrique peut avoir sa part de légitimité, ce n’est cependant pas là que réside sa vraie richesse. Il ne nous propose pas seulement de nous divertir ou de nous sentir ponctuellement plus vivant, il nous invite à progresser sur notre chemin d’évolution vers plus de connaissance et d’accueil de soi-même. Sinon, le cinéma ou les montagnes russes pourraient tout aussi bien faire l’affaire…

Si l’atelier propose un cadre sécurisé et des consignes bien spécifiques, c’est une erreur de penser que ce qui s’y déroule n’a rien à voir avec notre vie. En fait, chaque réaction, chaque comportement que nous aurons lors des exercices ne sera que le reflet de la façon dont nous nous comportons dans notre vie de tous les jours.

L’atelier est une sorte de laboratoire lors duquel nous sommes invités à réaliser des expériences et à en observer les résultats sur nous-mêmes. Notre façon d’appréhender une situation donnée sera exactement la même que l’on soit lors d’un exercice ou dans notre vie quotidienne, si ce n’est que le caractère artificiel et circonscrit de l’exercice permet de discerner plus clairement les ressorts activés. Comme dans toute expérience de laboratoire, l’idée est d’isoler certains paramètres afin de les mettre en lumière et de nous permettre de mieux les comprendre.

En mettant le focus sur tel ou tel mécanisme de notre fonctionnement intérieur, les propositions du stage nous permettent de mieux nous connaître et, surtout, nous donnent l’opportunité d’exporter cette nouvelle connaissance de soi dans notre vie quotidienne. Si les enseignements d’un atelier ne se transposent pas dans la « vraie vie », si notre réalité quotidienne s’en trouve totalement inchangée, à quoi serviraient-ils ?

Hors des ateliers

Si, comme nous l’avons vu, il est bon d’intégrer et de mettre en pratique dans notre vie ce qui a été conscientisé lors d’un atelier, il est encore plus précieux de réaliser que toute notre vie est un grand atelier et que chaque instant est l’occasion d’expérimenter sur soi.

Le Tantra est une spiritualité incarnée, en ce sens qu’il peut se vivre dans la vie de tous les jours, s’ancrer dans le quotidien de nos sociétés modernes. Il n’est donc nul besoin de se retirer loin des sollicitations du monde dans les profondeurs d’un ashram ou d’une grotte himalayenne, ni même de créer des moments privilégiés.

De par notre héritage occidental, nous avons du mal à dépasser la dualité, à ne pas diviser le monde entre ce qui est spirituel et ce qui relève du matériel, à ne pas opposer le sacré au profane. Cette vision duelle amène à délimiter des instants spécifiquement spirituels par opposition à tous les autres que ne le seraient pas.

De façon à bien distinguer et mettre en exergue ces moments spirituels, ils ont été ritualisés avec des codes, des techniques, un décorum particulier… Tous ces artifices ont pour effet qu’il devient difficile de concevoir un moment de spiritualité qui ne bénéficie pas de cette mise en scène à grand renfort de bougies, d’encens et autres morceaux de sitar… (voir l’article consacré aux rituels). Ces moments sacralisés prennent alors l’allure d’une oasis au milieu du désert spirituel qu’incarne le quotidien, dans laquelle nous venons de temps à autre nous ressourcer. Tous ceux qui essaient de voler quelques minutes de méditation à une semaine stressante et trépidante verrons bien de quoi je parle…

Or, la cloison étanche mise artificiellement entre ces bulles de sacré et le reste a pour conséquence de faire obstacle à une transformation du quotidien. Certains s’étonnent et se découragent : « J’ai beau méditer, prier, chanter des mantras, lire la vie de tous les grands maîtres, dépenser un argent fou en ateliers de développement personnel …, ma vie ne s’en trouve nullement changée ! ». En fait, ces îlots spirituels que nous érigeons pourraient bien être une façon d’éviter d’entrer pleinement en contact avec la réalité de qui nous sommes vraiment.

C’est un fait, notre réalité ne pourra être affectée durablement tant que nous isolerons les moments spirituels des autres. Le Tantra nous suggère une autre approche : considérer que le sacré est présent partout en permanence, et non seulement là où nous voulons l’y amener par des techniques ou des rituels. Ainsi que l’énonce Daniel Odier, « la proposition tantrique est de choisir comme champ de pratique l’ensemble de la réalité quotidienne au sein de la société, sans renoncer ni se séparer de quoi que ce soit, simplement en laissant émerger la conscience dans chaque acte de la vie ».

Cette dimension sacrée de toute chose n’est perceptible qu’à condition d’être pleinement présent à soi-même et au monde, dans l’accueil détendu des sensations qui en découlent. C’est le fameux « moment présent » vanté par Eckhart Tolle et nombre de maîtres spirituels. Lorsque nous ne sommes pas dans des cogitations et que mental s’apaise, il ne constitue plus un écran entre nous et le monde. Alors nous pouvons toucher profondément la réalité nue telle qu’elle est, sans le filtre des projections.

Abordée de cette façon, la spiritualité n’est pas une abstraction ou une construction intellectuelle. Elle se frotte au quotidien et en est imprégnée. Elle devient un état d’être qui n’a pas forcément besoin de moments ou d’endroits privilégiés pour s’exprimer et peut se vivre en famille, sur le lieu de travail, dans les transports en commun, en faisant le ménage…

Saupoudré de petites touches de sacré, la saveur de notre quotidien s’en trouve relevée, ce qui permet aussi d’éviter l’effet d’addiction que peuvent provoquer ces moments ritualisés à haute intensité dans une vie où le sens fait défaut.

Cette facilité à s’exprimer dans n’importe quelles circonstances se double néanmoins d’un vrai défi : cette spiritualité des petites choses du quotidien manque singulièrement d’exotisme et d’attrait pour l’ego qui préfèrerait des rituels plus chatoyant et la satisfaction de se voir progresser sur une voie bien balisée avec des croix à cocher et la timbale de l’éveil à décrocher en fin de parcours.

Ainsi que le conclut Daniel Odier, même si elle peut sembler modeste et peu ambitieuse, cette « non-pratique » est pourtant une véritable voie spirituelle : « Il se peut que nous n’aspirions pas à connaître l’extase, la paix, ou la joie des mystiques mais plus simplement que nous désirions toucher un état de plénitude et de profondeur dans nos rapports avec le monde et les êtres. Si nous nous fixons cet objectif, qui n’est pas dénué de grandeur, nous sommes des tantrikâ en herbe car nous découvrirons que la distance entre ces deux objectifs est inexistante. Dès que la présence au monde s’installe, se produit en nous une mutation profonde qui va toucher l’ensemble de l’être, corps et esprit ».

 

Didier de Buisseret

 

 

4 commentaires pour “Entre deux stages de Tantra

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