Au-delà du Masculin Sacré (1)

 

 

A la suite du développement important du Féminin Sacré ces dernières années, le Masculin Sacré commence lui aussi à montrer le bout de son museau, comme en miroir. Bien que les Cercles d’hommes se développent peu à peu, l’engouement reste cependant encore timide.

Si l’on conçoit le Féminin Sacré comme la transposition sur le plan spirituel du mouvement féministe, certains estimeront cette timidité logique : si les femmes souhaitent légitimement une revalorisation de leur nature féminine et un rééquilibrage par rapport au patriarcat, les hommes ne ressentiraient pas le même besoin puisqu’ils bénéficient déjà d’un monde prônant prioritairement les valeurs masculines.

Pourtant, si l’on regarde au-delà des apparences, cela est nettement plus complexe et, nous les hommes, gagnerions également à intégrer ce Masculin Sacré.

Les polarités complémentaires

Pour en prendre pleinement conscience, il est indispensable d’avoir au préalable une bonne compréhension des notions de polarités masculine et féminine (cfr cet autre article : ici).

Le principe masculin est de nature plus solaire : tourné vers l’extérieur, il est en lien avec l’action, la volonté d’entreprendre et de concrétiser dans la matière, la force, la détermination, le rationnel… Le principe féminin, lui, est plus lunaire : porté vers l’intériorité, il se rapporte à l’accueil, la douceur, l’intuition, la relation, la compassion, la capacité d’abandon…

Ces deux polarités sont présentes en permanence tant chez l’homme que chez les femmes, même si la polarité masculine est en moyenne plus représentée chez l’homme, et inversement chez la femme. Pour cette raison, je préfère parler de Yang (principe masculin) et de Yin (principe féminin), de façon à éviter d’associer trop systématiquement et exclusivement une polarité à un sexe plutôt qu’à un autre.

Il va de soi qu’une de ces énergies n’est pas plus valable que l’autre. Ce n’est en fait pas tant en termes d’égalité qu’en termes de complémentarité qu’il faut les aborder. Leur complémentarité ne signifie pas simplement qu’elles vont bien ensemble. En réalité, elles sont inséparables, l’une ne prenant son sens que dans sa relation à l’autre, comme le jour n’existe qu’en miroir à la nuit.

Prenons un exemple : j’ai envie de prendre des nouvelles d’un ami et, pour ce faire, je lui téléphone. Le fait de prendre conscience de cette envie et d’avoir l’idée de téléphoner est en lien avec ma polarité Yin. A ce stade, il s’agit encore d’une intention non matérialisée, encore « flottante ». Puis, lorsque je décide de prendre mon téléphone et que je suis dans l’action d’appeler mon ami, je concrétise dans la matière mon intention première, grâce à ma polarité Yang. Les deux énergies ont donc été nécessaires pour que le processus complet puisse aboutir : le Yin pour la partie créative et le Yang pour sa réalisation concrète.

L’équilibre entre les polarités

La vie est une somme d’équilibres entre des flux d’énergies en constant mouvement. Par exemple, la notion de justesse représente l’équilibre entre le principe de bien et le principe de mal. Ces deux polarités ne sont pas en opposition au sens où il y aurait un conflit entre elles que l’une devrait gagner au détriment de l’autre. Elles sont antagonistes, comme les polarités d’un aimant qui s’attirent et se repoussent. C’est l’équilibre entre ces forces d’attirance et de répulsion qui crée la dynamique et la vie.

Cette idée de complémentarité nous est plus facilement intelligible pour des couples comme clarté/obscurité ou plein/vide, dont les deux aspects s’épousent naturellement. Il ne nous viendrait en effet pas à l’idée de voir le plein comme un « ennemi » du vide.

En revanche, dès qu’il le peut, notre mental réintroduit de la dualité et dissocie artificiellement une polarité de l’autre. Tel est généralement le cas pour le bien et le mal, qui ne sont plus vus dans leur interaction mais sont perçus isolément l’un de l’autre, sans voir que l’expression de l’un comprend obligatoirement en germe l’expression (non encore manifestée) de l’autre.

Lorsque la paire est dissociée (et l’équilibre global perdu de vue), il devient alors tentant de les opposer et de souhaiter la prédominance de l’un sur l’autre, sans réaliser que l’excès de l’un ou la faiblesse de l’autre met en péril l’équilibre global entre les deux (sur cette propension au conflit, voir l’article La bataille des deux loups).

Il en va de même pour le Yin et le Yang, qui s’équilibrent dans la notion de complétude. Dans les faits, ces deux énergies ne peuvent être dissociées l’une de l’autre. Cette interaction entre elles est même bien plus qu’une simple alternance ou une coexistence : il y a toujours du Yang dans le Yin et inversement. L’un est toujours en creux de l’autre. A titre d’exemple, il n’est pas possible, en l’absence de Yin, d’être pleinement dans sa puissance Yang. En effet, une des caractéristiques du Yang est de vouloir tout contrôler avec le mental. Or, comment se lâcher totalement dans sa puissance s’il y a contrôle ? Il est donc nécessaire de s’abandonner à cette énergie Yang, de se laisser traverser par elle ; cet abandon étant de l’énergie Yin par excellence. De même, le Yin doit s’associer à la puissance du Yang pour pleinement s’exprimer et rayonner à l’extérieur.

Le déséquilibre des polarités

Si le Yang et le Yin « chimiquement purs » n’existent donc pas en dehors du monde des concepts, il se peut par contre qu’il y ait un déséquilibre dans leurs proportions. Dans notre société de tradition patriarcale, les valeurs Yang (force, courage, action, rationalité…) sont depuis des millénaires nettement plus valorisées que les valeurs Yin. Cette différence de traitement a provoqué un déséquilibre entre ces deux énergies au bénéfice d’un Yang devenu hégémonique, avec de lourdes conséquences à tous les niveaux : global (guerres, ultralibéralisme…), relationnel (guerre des sexes) et individuel (déconnexion).

Du point de vue masculin, thème de cet article, l’homme a reçu une éducation le poussant à nier sa polarité Yin : il a appris à être dans le contrôle, à être fort, compétitif. Pour y arriver, la seule façon est de se déconnecter le plus possible de ses émotions, de toute sa part intuitive.

Cette coupure a eu des conséquences dramatiques pour l’homme (et, par ricochet, encore plus pour la femme). En cela, l’homme agit en effet contre sa nature véritable, qui inclut normalement ses deux polarités. Outre la dissociation que cela suppose, le maintien de ce déséquilibre antinaturel est épuisant pour lui car il nécessite de sa part de constants efforts (même si inconscients) pour contenir l’expression de sa polarité Yin, qui est forcément toujours présente quelque part, en miroir de sa polarité-sœur.

En maltraitant les femmes et le Féminin, l’homme ne réalise donc pas qu’il maltraite également une part importante de lui-même, sa part Yin négligée.

La quête du Masculin Sacré, c’est cela : la recherche en chaque homme de l’équilibre entre ses polarités Yin et Yang.

Le Yang chez l’homme

Dans les milieux du développement personnel, le Féminin est souvent porté en très haute estime, alors que le Masculin a moins bonne presse. Cela peut se comprendre par une sorte de mouvement de balancier réactif destiné à compenser les excès du Yang. A cela s’ajoute aussi le fait que la spiritualité requiert obligatoirement d’importantes qualités Yin (intériorisation, lâcher-prise, ouverture du cœur…).

Pourtant, il est difficile de faire longtemps l’impasse sur les qualités du Masculin lorsqu’on chemine sur une voie spirituelle. En effet, cela demande de la persévérance, du courage, d’être capable d’affirmation de soi et de prendre sa véritable place dans le monde ; toutes caractéristiques liées au Yang.

Les hommes présents dans les cercles de développement personnel sont malgré tout souvent les premiers à rejeter ce Yang auquel ils ne veulent plus être associés, qu’ils identifient comme violent, prédateur, responsable de tous les maux. Toute marque d’affirmation de soi, de puissance virile, de leadership, de décision tranchée…, y est souvent ressentie comme intolérablement agressive et brutale.

Or, ce rejet en bloc du Yang me semble dommage car il fait tomber dans le déséquilibre inverse : une prédominance excessive du Yin. Cela est d’autant plus vrai pour la nature masculine qui trouve généralement son juste équilibre dans une proportion plus élevée de Yang au regard du Yin. Si nous sommes nés dans un corps sexué, c’est en effet bien pour faire l’expérience d’une vie sexuée dans laquelle vivre notre nature d’homme n’équivaut pas totalement à celle d’une femme. Si cette nature d’homme comporte une part substantielle de Yang, il est donc juste de s’y ouvrir.

Jacques Ferber dénonce de façon forte cette confusion entre non-violence et rejet de la puissance : « Le premier des écueils ; c’est de passer par l’amour directement sans avoir contacté sa puissance auparavant. On ne le dira jamais assez, surtout dans les milieux où l’on croit que l’amour est le sésame qui ouvre tout, il n’est pas d’amour possible sans une puissance qui permette de soutenir cet amour, sans une force qui aide cet amour. La force sans amour conduit à la violence, mais l’amour sans force n’est que mollesse et conduit à l’impuissance ».

Avant même de s’ouvrir au Yin, être sur le chemin du Masculin Sacré pour un homme, c’est donc avant tout s’ouvrir aux qualités du Masculin, se connecter à sa nature profonde. Et, comme vous l’avez peut-être deviné, l’homme ne sera cependant en mesure de sentir cette connexion en lui qu’avec l’aide d’une indispensable pointe de Yin…

Être juste « qui il est » demandera le plus souvent à l’homme de démarrer par un important travail de déconstruction des stéréotypes de ce qu’un « vrai » homme est censé être. Tant qu’il restera conditionné par tous les clichés en lien avec la virilité, il risque fort d’incarner un Masculin perverti et dévoyé.

Lorsque l’homme se connecte réellement à son énergie masculine, et non à une image fantasmée de la virilité, il peut faire l’expérience d’une puissance qui, au lieu d’être destructrice et prédatrice, devient gage de sécurité et de protection pour lui et les siens. A nouveau, cela suppose un zeste de Yin au cœur de cette puissance, afin qu’elle puisse s’exercer en conscience et dans la relation à l’autre.

Par contre, l’homme mal à l’aise avec sa puissance va fuir tout ce qui pourrait le confronter à son Yang en allant jusqu’à s’émasculer psychologiquement, avec pour conséquence qu’il aura de plus en plus de mal à se connecter à son désir et à sa part sauvage, à son côté « guerrier ».

Tout en retenue, cet homme devient « trop gentil » et, s’il a le mérite de rassurer les femmes qui ont peur des hommes, il sera pourtant le plus souvent décontenancé de constater que la plupart des femmes ont du mal à retrouver l’Homme en lui. Il est en effet frustrant pour une femme d’être avec un homme déconnecté de sa puissance car, le rééquilibrage des polarités entre eux impliquera souvent qu’elle doive reprendre le rôle Yang dans le couple, au détriment de sa part féminine qui ne peut donc s’épanouir comme elle le voudrait.

Nombre de “gentils garçons” ne comprennent pourquoi certaines filles ne s’intéressent pas à eux et préfèrent se tourner vers des « bad boys » pourtant nettement moins attentionnés. Pour se sentir pleinement dans leur féminité, de nombreuses femmes ont en effet besoin d’avoir en face d’elles des hommes qui dégagent cette puissance. Elles sont donc attirées par cette forte énergie masculine qui complète la leur et les fait se sentir femmes.

L’homme aura d’autant plus de mal à se réapproprier son Yang s’il a un regard trop adorateur envers le Féminin. Plus il met la femme sur un piédestal, plus il risque de nier son Masculin et de se dévaloriser d’autant. Face à ce qu’il voit comme l’incarnation de la Déesse-Mère, il ne peut qu’occulter sa virilité pour redevenir le petit garçon. Qu’elle soit projetée en Déesse-Mère ou en « femme éveillée », cette image idéalisée ne peut par ailleurs qu’enfermer la femme dans une tour d’ivoire inaccessible dont elle aura du mal à redescendre et où l’homme ne pourra la rejoindre. Cette image d’Epinal se placera entre les deux amants et risque fort de devenir un obstacle à une véritable rencontre.

En conclusion, il est donc important que l’homme réhabilite sa puissance. En outre, plus un homme dégagera une belle énergie masculine, plus il renverra aux femmes l’image d’un Yang attrayant qui leur donnera l’envie de se connecter elles aussi à leur propre puissance de femmes.

Didier de Buisseret

(Suite de cet article : ici)

 

 

5 commentaires pour “Au-delà du Masculin Sacré (1)

  1. Bertrand

    Bonjour Didier, l’article vient en partie en corrélation avec le livre que je lis sur le sacré féminin de Clarissa Pinkola Estés  » Femme qui courent avec les loups « . Mais le sujet comme tu as écrit, est le yang et le yin avec lequel, je suis en équilibre instable entre les deux !. Mon yin prédomine le plus souvent d’un manque d’affection,confiance,peurs et d’amour ! et l’attachement à la Mère !. Merci d’avoir soulevez le sujet !. Très amicalement Robert

  2. Sa*Ra

    Très clair et lucide. Merci Didier. Je suis en train de préparer une conférence et je me retrouve complétement dans ce que tu poses ici avec simplicité (élément important dans tout ce bazar actuel, cette effervescence tout azimut pour le féminin.. et le masculin.. et le sacré qui n’a de sacré que ce qu’on créé.. sacré concret cher à mon coeur) Sa*Ra

  3. Pierre

    J’ai eu la chance de rencontrer et de vivre avec beaucoup de femmes que je qualifierais de belles personnes (belles âmes). J’ai un Yin très développé et mon Yang me semble normal. Et pourtant, malgré l’amour, toutes s’en vont car dans l’acte sexuel, j’ai du mal a développer ma puissance masculine. J’ai investigué de tous côtés (physique, psychologique) fait de nombreux stages de tantra, de chamanisme, de groupe d’homme. Je me sens pleinement un homme, mais ma sexualité n’est pas épanouie. Trop gentil, me dit-on toujours. J’ai maintenant 66 ans et je ne désespère pas. Que faire ? Que tenter encore ?
    En vous remerciant pour votre réponse

    1. admin Auteur du post

      Bonjour Pierre, pour le côté mental, je vous conseille la lecture du livre de Jacques Ferber, « L’amant tantrique ». Pour les aspects émotionnels et corporels (de loin les plus important ici), je conseillerais la pratique du massage tantrique pour se connecter à sa puissance, ainsi que la pratique de sports de contact. Belle continuation dans votre parcours.

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